Connexion

Login to your account

Username *
Password *
Remember Me

FEMO

Jean-Sylvestre Mongrenier, le 8 juillet 2016

Le régime iranien, « grand perturbateur » régional

De prime abord, le thème de cette table-ronde pose la question de savoir s’il faut parler de crises au Moyen-Orient. Le terme est très en deçà de la réalité. La région est sous la menace d’une déflagration générale, une guerre de tous contre tous, centrée sur le théâtre syro-irakien, avec des répercussions géopolitiques jusqu’en Europe. Plusieurs guerres se superposent sur ce théâtre, certes, mais la complexité des événements ne doit pas occulter un facteur central : le rôle central du régime chiite-islamique, « grand perturbateur » régional.

 

 

Un jeu de dupes

Signé le 14 juillet 2015, l’accord sur le nucléaire était censé ouvrir la voie à une grande négociation. Nous avons bien assisté ensuite à un ballet diplomatique autour de Genève, la ville où se tiennent les pourparlers sur la Syrie. En réalité, tout cela s’apparente à un jeu de dupes. Présenté comme historique, l’accord reconnaît le prétendu « droit à l’enrichissement » que revendiquait Téhéran et le régime conserve l’essentiel de son infrastructure nucléaire. Tout au plus, l’Occident a gagné du temps, les échéances étant reportées sur dix ou quinze ans, ce qui est peu.

En fait, la crise a rebondi dans le domaine des armes balistiques, le régime voulant exploiter ce délai pour développer des capacités de frappe à moyenne et longue distances. Malgré la résolution du Conseil de sécurité des Nations unies qui interdit ce programme, adoptée après l’accord nucléaire, les Pasdarans, soutenus par le Guide de la Révolution et son premier ministre, ont procédé à plusieurs essais balistiques. Le rayon d’action de ces armes va au-delà des 2500 kilomètres, et elles menacent l’Europe.

Le jusqu’au-boutisme de Téhéran

Il faut par ailleurs insister sur le fait que l’accord sur le nucléaire iranien, en rupture avec l’exercice de « story-telling », destiné à préparer les opinions publiques occidentales, n’a pas permis d’amorcer un cercle vertueux. Téhéran n’a pas exercé les pressions que l’on attendait sur Bachar Al-Assad, afin de contribuer à la transition politique et au règlement du conflit syrien. Bien au contraire, les dirigeants iraniens ont planifié, avec Poutine, une intervention militaire au profit du régime de Damas, contribuant de manière décisive à la survie d’un pouvoir meurtrier et à la perpétuation des fléaux qui s’abattent sur la Syrie et son environnement régional.

La mise en place d’un axe russo-chiite exaspère les clivages religieux du Moyen-Orient et polarise plus encore cette zone des tempêtes, avec de graves répercussions et contrecoups géopolitiques ; extrémismes et fanatismes se nourrissent réciproquement. Une fois dissipés les discours de propagande accompagnant l’intervention russo-iranienne, force est de constater que l’objectif n’était pas tant de combattre l’Etat islamique que de préserver leurs intérêts géopolitiques en Syrie, garantis par le régime de Damas. Quant au processus de Genève, il a disparu de la scène médiatique.

Le projet de « sanctuarisation agressive »

Aussi les perspectives sont-elles particulièrement sombres. Le Moyen-Orient est miné par la longue stratégie de déstabilisation du régime chiite-islamique, avec esprit de suite et opiniâtreté depuis la révolution khomeyniste. Les gens qui exercent ou se disputent le pouvoir à Téhéran y voient le préalable à un projet de domination régionale, de « sanctuarisation agressive », depuis l’entrée du golfe Arabo-Persique jusqu’à la Méditerranée orientale. Désormais reconnu comme « Etat du seuil », l’Iran n’a probablement pas définitivement renoncé à acquérir l’arme nucléaire, condition sine qua non pour agir en toute impunité au Moyen-Orient, avec la force Al-Qods, le Hezbollah et divers mouvements pan-chiites, afin de déstabiliser la région.

En retour, ce projet provoque et nourrit les jeux pervers de certaines forces dans le monde sunnite, sur fond d’« Islam en crise » (voir les analyses de Bernard Lewis). Dans ce contexte dramatique, la « patience stratégique », vantée par l’Administration Obama, dissimule mal une certaine irrésolution, même s’il faut convenir que la marge de manœuvre est limitée. Alors que la tentation du retrait saisit les dirigeants occidentaux, quelques vérités doivent être rappelées : l’isolationnisme n’est ni une option stratégique, ni une solution géopolitique, surtout pas au Moyen-Orient, nœud gordien mondial. En d’autres termes, la sécurité et les frontières se défendent à l’avant. 

En guise de conclusion

Pour conclure, quelles solutions ? Ou encore, que faire ? Nous pourrions nous en tirer avec une pirouette, en citant Saint-Exupéry : « Dans la vie, il n’y a pas de solutions, il y a des forces en marche ». Plus concrètement, il faudra exploiter au mieux l’accord sur le nucléaire, sans transiger, et se préparer à la prochaine épreuve. Simultanément, les programme balistique de Téhéran, qui suffit amplement à justifier le maintien de sanctions draconiennes, doit être refoulé.

Sur le plan régional, l’Occident devrait apporter son concours aux pays menacés par les menées du régime chiite-islamique, travailler à la réintégration des Sunnites là où ils sont exclus du jeu politique, quand ils ne sont pas éradiqués, et soutenir l’opposition iranienne. Enfin, sur un plan métapolitique, les Occidentaux se reporteront à la figure du « Katechon ». Saint Paul nommait ainsi la puissance qui peut arrêter la progression du chaos et de l’anomie. Il leur faut conjuguer l’art de la prudence et la résolution à agir avec force.

Je vous remercie de votre attention.

Jean-Sylvestre Mongrenier

Chercheur l’Institut Français de Géopolitique (Paris VIII)

Chercheur à l’Institut Thomas More