Crise au Moyen-Orient, quelle alternative en Irak ?
(05/02/2015)

Conférence à l'Université Paris I, Panthéon La Sorbonne 

Où va le Moyen-Orient ? Le chaos actuel en Irak et en Syrie a-t-il une solution ? Quelle serait l'alternative à l'éclatement de facto du territoire irakien ? Faut-il associer l'Iran à une solution ? Autant de questions, suscitées depuis l'été 2014 par la création d'un Etat islamique transnational (dit DAESH) et qui ont été abordées lors d'un colloque organisé par l'IMAF et le Master Afrique à l'Université de Paris 1, avec la participation de la FEMO. Avec :

Pierre Vermeren, Historien, Professeur à Paris 1 en histoire du monde arabe contemporain

Myriam Benraad, Docteur en sciences politiques de l'IEP de Paris (programme Monde arabe et musulman)

François Colcombet, Président de la Fondation d'Etudes pour le Moyen Orient (FEMO)

Djalal Ganjei, dignitaire musulman chiite, président de la commission des libertés de cultes du Conseil national de la Résistance iranienne

Les Changements d'alliances et tentation d'un nouvel ordre au Moyen-Orient - Par Pierre Vermeren

Le 5 février 2015 s'est tenu à la Sorbonne un colloque organisé par la FEMO en collaboration avec l'IMAF et le Master Afrique de l'Université de Paris 1 sur le thème "Où va le Moyen-Orient ? Le chaos actuel en Irak et en Syrie a-t-il une solution ? Faut-il associer l'Iran à une solution ? " Pierre Vermeren, historien, Professeur à Paris 1 en histoire du monde arabe contemporain a abordé « les Changements d'alliances et tentation d'un nouvel ordre au Moyen Orient : quelques perspectives pour l'après-guerre... » (VIDEO)

Dans son intervention l'auteur d' « Idées reçues sur le monde arabe » (au Cavalier bleu - 2012), a déclaré :

« La question Irakienne n'est qu'une des facettes de la vaste question Moyenne Orientale contextualisation à la fois historique et régionale. Depuis 1975, il y a 40 ans que le Moyen-Orient est frappé par des guerres tournantes, des guerres de destructions massives qui semblent ne jamais devoir s'achever et qui, de ce pas, semblent s'étendre. Les guerres qui ont eu lieux en 1948, 1967 et 1973 sont des guerres relativement brèves, dans un espace extrêmement localisé et un conflit dont les dimensions politiques et diplomatiques complexes, s'enchevêtrent.

Aujourd'hui nous avons décidé de centrer nos focales sur les affaires d'Irak et puis globalement sur la grande question d'Orient telle qu'elle est revenue à la fin de la guerre froide. En effet la guerre froide avait été plutôt stable au Moyen-Orient par rapport à d'autres régions du monde, notamment à l'Asie. C'est surtout à partir de 1979 que se désintègre la fragile stabilité du Moyen-Orient, la révolution Iranienne étant évidemment l'achèvement ou la mort définitive du pacte de Bagdad.

C'est l'entrée dans un état de guerre, du Liban jusqu'à l'Afghanistan. La guerre du Liban jusqu'en 1990 qui fait de 130 à 250 000 morts, la guerre Iran-Irak de 1980 à 1988 qui fait de 500 000 à 120 000 morts, la guerre d'Afghanistan (celle de l'Union Soviétique) qui fait 125 000 morts, la deuxième guerre d'Afghanistan (2001-2014) qui fait au moins 100 000 morts et puis la première guerre du Golfe, de 1990 à 1991, qui de 150 000 à 250000 morts, la deuxième guerre du Golfe de 2003 à 2011, avec la chute de Bagdad qui fait au moins 170 000 morts, puis la révolution Syrienne, transformée en guerre civil, qui aurait fait déjà plus de 200 000 morts et je n'évoque même pas la question de l'Etat Islamique depuis l'été dernier.

Donc ce bilan terrifiant des guerres du Moyen-Orient on peut les évaluer aujourd'hui à 3 à 4 millions de morts c'est-à-dire 100 000 morts par an depuis 40 ans. C'est quelque chose qui renvoie aux très grands conflits de l'histoire, d'ailleurs il y a peu d'équivalent. Alors 500 000 morts par an dans une région qui compte quelques pays : la Syrie, l'Irak, le Liban, le Koweït, l'Iran et l'Afghanistan, 6 pays qui ont donc payé ce tribut dramatique considérable.

Un potentiel de violence comme on n'a toujours pas croisé heureusement dans l'histoire, une violence guerrière, une violence idéologique, avec les effets multiples, notamment des effets de déshumanisation.

La violence extrême telle qu'elle est mise en scène actuellement par Daech, c'est le fruit de ces décennies de violences extrême, déchaine donc une sorte d'effet cumulatif de dévastation de pays entiers : le Liban, l'Irak, l'Afghanistan, la Syrie aujourd'hui et destructions de communautés humaines, culturelles, religieuses, des destructions de villes, des destructions patrimoniales de toutes sortes, humain ou matériel.

Donc de l'ordre « de la guerre froide » on a abouti finalement à une sorte de chaos stratégique qui est bordée plutôt par les alliées de l'Amérique, les alliées qui lui restent, la Turquie membre de l'OTAN, l'Arabie Saoudite et ses satellites du Golfe et l'Égypte.

Les systèmes d'alliances

Une crise depuis 2014 atteint une sorte de paroxysme. Puisqu'aux fond les conflits de l'Irak et de la Syrie qui sont transformés en champs de bataille de la planète du fait des parties en présence, divers systèmes des alliances. Non seulement c'est une guerre de dimension mondiale planétaire du fait des alliances, mais c'est aussi un champ clos de plusieurs guerres qui sont superposées : on a des alliances de guerres froide.....on a des guerres de religion - entre Sunnites et Chiites - mais au fond des nettoyages ethniques et religieuses qui concernent divers communautés, on a une guerre civile en Syrie, on a une guerre civile d'ailleurs aussi en Irak, on a une guerre civile à l'intérieur de l'Islam sunnite, on a une guerre de libération des kurdes, on a une guerre de reconfiguration toujours stratégique du Moyen-Orient, on a des guerres menées par les minorités Alaouites et contre certaines minorités, on a de vieux conflits Arabo-Perse en arrière fond, on a la politique de puissance de la Turquie et même la guerre de puissance menée par la République Islamique etc.

C'est dire à quel point c'est difficile d'avoir une vision stratégique, puisqu'on est dans une guerre par empilement avec de nombreux fronts. Et il est non seulement difficile de concevoir tous ces fronts à la fois, mais de trouver une quelconque logique ; donc il faut que l'on parle des humains, il faut essayer de se représenter les choses. Alors on se représente les choses à une échelle humaine par exemple du conflit Iran-Irak dans les années 80. Il s'agit d'un conflit qu'on peut mentaliser, qu'on peut se représenter comme un conflit entre Sunnites et Chiites. Mais ce ne sont que des partis de ce Puzzle tout à fait considérable.

Je voudrais revenir tout simplement au début du conflit Syrien en 2011, au moment des printemps arabes. Le conflit d'aujourd'hui qui nous préoccupe à la fois en Syrie et en Irak avec Daech, ce conflit au cœur des préoccupations actuelles au Moyen-Orient, il s'est mis en branle au moment où la guerre américaine finissait en Irak en 2011. Il a redémarré sous la forme de la révolution syrienne dans le cadre des printemps arabes, et depuis on est sur une dynamique assez folle.

Les conditions de l'émergence de l'extrémisme sous forme de Daech - Par Myriam Benraad

Myriam Benraad, chercheuse associée au centre d'études et de recherches internationales (CERI-Sciences Po) et à l'institut de recherches et d'Etudes sur le monde arabe et musulman, intervenait le 5 février 2015 à un colloque organisé par la FEMO sur le thème : Où va le Moyen-Orient ? Le chaos actuel en Irak et en Syrie a-t-il une solution ? Dans son intervention à la Sorbone, l'auteur de « L'Irak, la revanche de l'Histoire », a développé sa réflexion sur « Les conditions de l'émergence de l'extrémisme sous forme de Daech en Irak et en Syrie ». (Vidéo)

(Extraits:) « Un peu d'histoire : en 2004 le djihadiste qui va prendre la tête de l'insurrection irakienne, dans sa frange dure, c'est un Jordanien, Abou Moussab Al Zarqaoui, qui s'est fait connaitre depuis les années 90 pour avoir côtoyé un certain nombre de grandes figures du djihad international, dont Ben Laden et d'autres. Il va rejoindre l'Irak en 2003 par le Kurdistan et qui va prendre la tête de la branche irakienne d'Al-Qaïda en Mésopotamie, en prêtant allégeance à Ben Laden et devient l'ennemi numéro 1 des Etats-Unis en Irak.

Dans les faits, Zarqaoui s'entoure d'un certain nombre d'Irakiens, il va prendre parts aux deux batailles de Fallujah en 2004 contre l'armée américaine. Fallujah est une ville dans l'ouest de l'Irak qui va devenir le symbole du « martyr Irakien » face à cette occupation américaine, puisque la ville va être totalement rasée. Elle va mettre face à face ces troupes américaines qui s'enlisent et ces insurgés. Et à l'époque, Zarqaoui, avec un certain nombre d'Irakiens, va prendre la tête de la lutte armée.

L'année 2004, c'est particulièrement symbolique, parce que c'était il y a dix ans, et l'offensive de l'Etat Islamique commence en janvier 2014 dans la ville de Fallujah. C'est vrai qu'on a beaucoup parlé de la chute Mossoul en juin 2014, mais en réalité la confrontation commence en janvier à Fallujah, dans cette même ville qui était rasée par l'armée américaine. L'autre message évidemment dans cette offensive et bien c'est : dix ans plus tard nous ne l'avons pas oublié, nous sommes de retour !

Alors, mon livre je l'ai intitulé « la revanche de l'histoire », parce qu'en réalité il est question pour l'Etat islamique de rejouer l'histoire. Il était question de ré-attirer les américains sur le terrain irakien avec toute cette idée que les comptes n'étaient pas réglés. Je rappelle quelles ont été les paroles d'Obama à l'époque : « Nous laissons derrière nous un état souverain, représentatif et stabilisé ». Or, en réalité on a une crise qui est profonde et qui n'a jamais été réglée, y compris sur le plan militaire.

En juin, Mossoul tombe aux mains des djihadistes. C'est une ville aussi symbolique, parce que c'est une ville sunnite, conservatrice, qui a fait les frais de l'occupation américaine et qui a fait aussi les frais de la politique du gouvernement irakien. Puisqu'on a depuis 2003 à Bagdad, un gouvernement qui est majoritairement chiites, qui se compose d'anciens opposants qui ont lutté contre le parti baas et contre Saddam Hussein pendant un certain nombre années. Dont certain nombre de partis islamistes qui ont des liens directs avec l'Iran et qui ont été placé par les Etats-Unis au pouvoir en 2003. Et avec la bénédiction des américains ils se sont lancés dans une politique d'anti-sunnisme - en tout cas cela a été vécu comme tel par un certain nombre de sunnites sur le terrain - et qui a aussi favorisé la montée en puissance de la frange dure Salafiste. Les mêmes Salafistes qui considèrent que les chiites sont des mécréants et que finalement ces même chiites sont arrivés au pouvoir à Bagdad sur les chars américains.

La revanche

Donc voilà une symétrie dans les adversaires. D'ailleurs, dès 2004 Al Zarqaoui va dire que 'les chiites sont au même titre que les américains nos ennemis en Irak'. Alors ça c'est une évolution dans la lutte, par ce qu'au départ l'adversaire premier ce sont les américains, et dès 2004 Zarqaoui va confessionnalisme le combat armé en disant finalement l'Irak est devenu aujourd'hui une antenne de l'hégémonie 'hégémon' iranien dans la région avec ce pouvoir impie en place à Bagdad avec l'aide des américains et donc il nous faut le renverser.

La revanche qui intervient 10 ans plus tard, est d'abord c'est une revanche militaire. Elle est vécue comme telle par les sunnites qui ont faits les frais des opérations militaires américaines dans la région, qui ont été traqué dans le cadre de la campagne de dé-baasification consistant à se débarrasser du parti Baas et de ses représentants. En réalité ça s'est traduit par des campagnes militaires très féroces dans ces mêmes régions sunnites qui sont aujourd'hui sous la coupe de l'Etat islamique. Et, dans la perspective des salafistes c'est aussi la reconquête militaire du domaine de l'islam sunnite, qui est l'orthodoxie à leurs yeux, la seule voie possible sur le modèle des conquêtes militaires historiques des premiers compagnons du prophète dans cette même région.

Donc, toutes ces exactions, cette ultra violence qui est mis en œuvre, l'idée c'est de l'opposer finalement a été le « blitz krieg » américain en 2003. Ces opérations qui ont été particulièrement virulentes, à cette humiliation, on y oppose finalement une conquête militaire ultra violente visant à marquer les esprits. On l'a vue avec la chute de Mossoul en juin, on l'a vu ensuite avec les exactions qui ont été perpétrées contre l'armée irakienne, de soldats qu'on a abattus sommairement dans des fausses communes. Il y a eu un certain nombre de symboles qui ont été renvoyés et qui consistaient pour l'Etat islamique à dire « nous sommes la nouvelle armée conquérante qui ne craint rien ». L'idée, en y engageant les occidentaux et les américains, c'était évidemment d'aller directement à la confrontation à mort avec les occidentaux et en particulier les Etats-Unis. On n'est pas dans une logique de négociation, on l'a vu avec les otages japonais, on l'a vu avec le pilote jordanien qui a été brûlé vif. Tout ça c'est du bluff. Les partisans de l'Etat islamique sont partis pour une lutte à mort.

La symétrie

La deuxième revanche, elle est politique. Par ce que comme l'indique le nom de cette organisation « l'Etat islamique » c'est bien la négation de tout ce qui a été mis en place depuis 2003, cet état reconstruit sous tutelle américaine avec un certain nombre d'anciens opposants chiites et kurdes au pouvoir. On balaye ça d'un revers de main et on crée « un état islamique légitime » pour les sunnites. Ces mêmes sunnites qui ont été dépossédés du pouvoir, humiliés, marginalisés etc. C'est le prélude à la restauration du Califat. Autre symbole : Aboubakr Al-Baghdadi. Aboubakr c'est le premier calife dans l'histoire de l'Islam. Dès le 29 juin, depuis la mosquée de Mossoul, il proclame la restauration du Califat, qui nie les frontières coloniales, qui nie les Etats en place et les régimes politiques qui sont, encore une fois, des régimes « alliés à l'occident » ou des « régimes mécréants ». Qu'il s'agisse de la Jordanie, de l'Arabie saoudite ou de l'Égypte, tout cela doit être balayé. Au-delà de la revanche politique, on a aussi une revanche économique, dont on parle moins. Toute cette économie de guerre qui a été mis en place par l'Etat islamique, avec la contrebande du pétrole, tout le système d'extorsion. L'imposition aussi d'une fiscalité propre dans les territoires qui ont été conquis. La reprise en main de l'activité agricole locale etc. Tout cela, c'est une manière aussi de dire : ce dont on nous a dépossédé on le reprend pas la force ! (...)

Donc voilà pourquoi je crois qu'on est vraiment face à un problème très complexe et je finirai par dire une chose : Dans la mesure où l'Etat islamique a centré tout son discours sur ces notions d'humiliation et de revanche - et j'ai écrit une tribune dans Libération là-dessus - on touche à l'universel, quand on touche à ce type d'émotion. Et donc il n'était pas finalement surprenant de voir que des jeunes dans nos sociétés - qui souffrent finalement eux même, qui se sentent humiliés, marginalisés, opprimés, quand on est dans le domaine de l'émotion on est dans le domaine de l'universel - face à un groupe qui a cette machine de propagande. Ces films ultrasophistiqués qui offrent aussi « la grande aventure » moderne à des jeunes qui sont insatisfaits ou en crise pour différentes raisons. Voilà la raison pour laquelle on a aujourd'hui plus de mille ressortissants français dans les rangs d'Etat islamique. Parce que cet Etat islamique promet précisément un horizon, une revanche sur la vie etc. Et c'est vraiment central dans le discours des djihadistes.

C'est ce qui explique aujourd'hui on est passé vraiment à un autre stade du djihadisme avec l'accessibilité des contenus en langues françaises et anglaises sur internet, l'offre de radicalisation avec un groupe qui est très sophistiqué et très cohérent dans ce qu'il dit, dans l'usage des symboles, qui sont des symboles très forts, avec « la tunique orange de Guantanamo » etc.. Les premiers artisans de cette propagande aujourd'hui sont des occidentaux. On sait que les occidentaux jouent un rôle instrumental et extrêmement important.

Donc on est en fait au-delà des configurations usuelles traditionnelles, on est passé à un autre monde et on peut s'attendre à une bataille de longue haleine sur le terrain, mais aussi sur le plan idéologique. Parce que c'est aujourd'hui considéré comme « une cause juste » par un certain nombre d'individus et « la grande aventure du monde moderne », quel que soit le jugement finalement que l'on porte. Évidement on porte un jugement moral qui est très négatif, mais il faut s'interroger quand même sur cette symétrie systématique qui est établie entre la barbarie qu'on leur prête et les symboles de « notre propre barbarie ». Il faut le dire, c'est signifiant, ce n'est pas un phénomène résiduel.

Les racines du fondamentalisme islamiste - par Jalal Ganjei

Le 5 février 2015 s'est tenu à la Sorbonne un colloque organisé par la FEMO en collaboration avec l'IMAF et le Master Afrique de l'Université de Paris 1 sur les questions d'actualité qui touchent le monde arabo-musulman. Djalal Ganjei*, dignitaire musulman chiite, président de la commission des libertés de cultes du Conseil national de la Résistance iranienne a évoqué « Les racines de ce fondamentalisme islamiste, y a-t-il une distinction à faire entre l'extrémisme chiite et sunnite ? »

Dans son intervention l'Ayatollah Jalal Ganjei a déclaré :

« La scène du Moyen-Orient est caractérisée par le chaos aux conséquences imprévisibles. Pourtant, en tant que musulman je suis optimiste quant à l'issue de cette confrontation qui déterminera le sort d'un quart des habitants de la planète.

Contrairement à ce qui est évoqué dans certains médias, nous ne sommes pas devant un conflit entre intégrisme chiite et intégrisme sunnite. Tous les deux cherchent à accéder au pouvoir et faire appliquer la Charia par la force et à cet égard le principe du Guide suprême iranien et le califat d'Al-Bagdadi se rejoignent.

La charia consiste en un ensemble de règles formulées il y a 13 siècles, à l'époque des expansions territoriales de l'Islam. Ces expansions - dont Al-Bagdadi cherche à ressusciter le modèle - a été accompagné d'une extrême violence, marquant un dérapage fondateur avec l'esprit de l'Islam originel. En effet, l'an 61 du Hejir a vu le massacre, par le calife, du petit-fils du prophète et ses proches. L'année suivante, durant une expédition punitive du calife contre Médine, la ville emblématique de prophète, ses troupes se sont livrées pendant une semaine à toutes les exactions possibles et imaginables. Plusieurs milliers d'enfants illégitimes auraient été le fruit des agressions et violes des soldats du calife. Un an plus tard, cette fois c'est la Mecque, alors le centre de mouvement de contestation, qui est visé par le carnage, n'épargnant pas la Kaaba qui a été partiellement détruite.

C'est donc à l'époque de l'expansion islamique et dans des circonstances historiques et sociales particulières que la charia a été formulée. C'est pourquoi, lorsque nous étudions la charia, nous constatons que contrairement à l'esprit de l'Islam originel, elle est remplie de préceptes discriminatoires, misogynes, intolérantes et cherche à s'imposer par la force du glaive. Les versions chiites et sunnites de cette charia n'ont pas de différences idéologiques et pratiques de fond. Leurs spécifiés relèvent de rivalités séculaires pour le pouvoir. Les deux courants cherchent à imposer la charia par la contrainte du pouvoir étatique.

Pourquoi sa manifestation au XXIe siècle

Il convient de demander pourquoi cette crise se manifeste au XXIe siècle? La réponse à cette question doit initialement être cherchée dans les conséquences de la première guerre mondiale et l'effondrement de l'empire ottoman. Suivi par la création de pays mosaïque et artificiel comme la Syrie, l'Irak et le Liban, ainsi que le déclenchement de la crise arabo-israélienne et les guerres successives qui ont enlisé la région dans d'interminables crises. C'est dans cette conjoncture qu'une idée a vu le jour pour panser les maux des masses musulmanes : ressusciter le califat et la grandeur islamique passée. Ce courant de pensée superficiel et simpliste ne faisait pas grand cas des évolutions sociales et économiques intervenus au cours des 14 derniers siècles. Cette tendance était à une époque tellement prégnante que les Britanniques ont songé à proposer le roi Fouad, dernier souverain d'Égypte avant Nasser, comme calife des musulmans. Ce projet a toutefois échoué grâce à la vigilance des intellectuels égyptiens et une partie des Al-Azharis. Ailleurs, on a voulu asseoir comme calife un certain imam Yahya Badr, personnalité religieuse et roi du Yémen avant la proclamation de la république dans ce pays. C'est dans ces circonstances que des gouvernements baasistes et nasséristes ont pris le pouvoir dans les pays arabes. L'espoir de la création d'un califat s'est alors évanoui.

Mais, un tournant intervient avec l'instauration de la République islamique en Iran. Elle donne aux groupes islamistes l'inspiration et la perspective plausible de créer leurs propres califats. Dès le début de la prise du pouvoir par les mollahs en Iran, de nombreux groupes, notamment les représentants des frères musulmans, sunnites, sont venus féliciter Khomeiny et solliciter son aide pour renverser les régimes de leurs pays respectifs. Ce n'était pas uniquement des groupes chiites.

Par ailleurs nous savons qu'en vertu de la constitution de la République islamique, le régime est engagé à aider les mouvements religieux dans le monde musulman. Plusieurs organes ont été créés dans ce but au sein des Gardiens de la révolution (Pasdaran). Des budgets considérables ont été alloués et des bases ont été destinées à former les volontaires de divers pays. Aussi, des groupes islamistes, tant chiites que sunnites, ont été créés dans les pays de la région, Hezbollah, Djihad islamique, Hamas, Houthistes etc... Rappelons que le chef du Front Al-Nosra en Syrie (un groupe sunnite) a déclaré : même si nous avons des différents religieux avec l'Iran, nous ne sommes cependant pas en conflit. Par ailleurs, il a été avéré que le régime iranien a soutenu Al-Zarqaoui, le premier chef d'Al Qaïda en Irak - devenu aujourd'hui Daech.

Nous observons bien qu'il ne s'agit pas d'un conflit religieux chiite-sunnite. Ni le phénomène Daech, ni le phénomène Khomeiny n'ont proposé aucune interprétation nouvelle de l'Islam pouvant être la cause de conflit. Au contraire, leur convergence de vues les amènent vouloir imposer par la baïonnette une interprétation intégriste de l'Islam.

Ici, il convient de regretter le manque de discernement des politiques occidentaux qui n'ont pas vu venir ce fléau. Mus par des politiques mercantiles et des visions étroites vis-à-vis du danger intégriste, ils ont plutôt renforcé le régime intégriste en Iran. Cela a permis d'insuffler l'espoir aux groupes tels qu'Al-Qaïda et Daech de la possibilité de créer des régimes similaires ailleurs dans la région.

À l'opposé, il est intéressant de savoir que nombreux sont les musulmans, notamment en Iran et en Irak, où existe une aversion profonde pour le projet Khomeiniste, combattent courageusement les conceptions intégristes de l'Islam. En plus des milliers de prisonniers politiques torturés et exécutés en Iran pour s'être opposés à la dictature religieuse, le peuple iranien tout entier s'est insurgé en 2009 pour revendiquer la fin du pouvoir islamiste. Les conséquences dévastatrices de ce soulèvement pour le régime est toujours palpable dans le délitement graduel et l'instabilité du régime.

Pourquoi l'optimisme ?

Comme nous l'avons vu, la solution au problème de l'intégrisme ne peut se limiter dans une approche purement militaire. En effet, une large coalition internationale a réagi face à Daech qui occupe de larges territoires et sème l'effroi par sa cruauté. Mais cette mobilisation militaire ne peut venir à bout du potentiel expansionniste des mouvements intégristes.

Pour éradiquer l'islamisme il y a deux éléments déterminants à considérer. D'une part, l'évolution de la situation révélera que le pouvoir basé sur la charia rétrograde et sanguinaire est un phénomène historiquement intenable. D'autre part, toute force alternative - musulmane - doit être porteuse d'un message novateur comportant les trois éléments suivants.

Premièrement, il importe de retourner à l'essence de l'Islam originel et récuser la charia dogmatique et toute conception fixiste et sacralisant la dogme. Comme cela a été encouragé par le prophète Mohammad, les musulmans doivent toujours proposer de nouvelles solutions et s'engager dans de nouvelles voies. Pour les problèmes de notre monde il faut compter sur des moyens pacifistes pour l'égalité et la justice. Cela est au centre de l'ijtihad et de l'effort d'interprétation des textes fondateurs. C'est précisément à ce potentiel de l'Islam que se dérobent les intégristes qui bannissent toute modernité sous le coup d'apostasie et de blasphème.

Deuxièmement, toute contrainte dans la religion doit être bannie. Imposer des idées par la contrainte est proscrit dans l'Islam. De la même manière que la prière et le jeûne obligatoire n'est pas admis, le code vestimentaire obligatoire est nul et non avenu.

Troisièmement, le principe d'un État religieux qui permettrait à un groupe d'imposer son hégémonie sur les autres composantes de la société doit être jetée dans les poubelles de l'histoire.

Les prémices de ces changements sont largement palpables dans le monde musulman. Surtout dans notre pays l'Iran. Or, la communauté internationale a la responsabilité d'ouvrir ses yeux devant cette évolution. Il faut combler les ignorances du passé et renoncer aux politiques purement mercantiles. Sinon, ce ne seront pas que les peuples du Moyen-Orient qui auront à payer pour ces erreurs. Déjà la fatwa contre Salman Rushdie présageait ce à quoi nous devions nous attendre. Le massacre de Charlie hebdo en France et les attaques similaires prévues en Belgique, en Grande-Bretagne et ceux qui ravagent actuellement l'Afrique, sont autant d'indices qui rappellent que nous sommes en train de payer le gâchis des politiques qui ont cherché à minimiser le danger islamiste.

Le meilleur moyen de lutter contre ce phénomène funeste c'est de soutenir les musulmans démocrates de la région, en particulier ceux qui luttent contre cet intégrisme installé en Iran. »


* L'Ayatollah Jalal Ganjei qui fut élève de Khomeiny à Najaf en Irak, a ensuite combattu les idées de ce dernier. Il a perdu 9 membres de sa famille tués par le régime iranien et a été condamné à mort par Khomeiny pour raison religieuse et politique. Il s'est notamment illustré en étant l'un des rares dignitaires religieux musulman à condamner le Fatwa de mort contre l'écrivain Salman Rushdie.

François Colcombet : Où va le Moyen-Orient ?

François Colcombet, président de la Fondation d'Etudes pour le Moyen Orient (FEMO), intervenait le 5 février 2015 à un colloque organisé par la FEMO sur le thème : Où va le Moyen-Orient ? Le chaos actuel en Irak et en Syrie a-t-il une solution ?

Dans son intervention, François Colcombet, spécialiste de la question iranienne a déclaré: « Notre réunion se place à un moment important. L'actualité au Moyen-Orient et dans le monde est particulièrement brûlante, le monde arabe est en ébullition, le monde perse également. L'Iran joue un rôle tout à fait central et les retombées de la politique du pouvoir qui est en place, le pouvoir des mollahs, sur toute cette région du monde et au-delà, intéresse bien entendu les experts, les analystes, les journalistes, des hommes politiques, tout ceux qui vous parleront aujourd'hui.

La FEMO à travers les débats qu'elle organise va chercher à dépasser l'approche souvent très superficielle de la réalité des tensions au Moyen-Orient. On découvre en réalité les problèmes lorsqu'il y a l'actualité et on oublie ensuite ce qui s'est passé. Les interactions entre les crises, en Syrie, en Irak et au Liban et bien sûr le rôle d'un Iran qui est omniprésent dans chacune de ces zones. Nous entendons souvent dans les médias français toujours les mêmes "experts" répéter les mêmes analyses, que la FEMO va tenter de clarifier. En apportant une réflexion complémentaire et parfois contradictoire avec la présentation habituelle.

Mon grand désir c'est de mieux connaître la réalité de l'Iran qui a tant d'importance pour nous. Les Français n'ont jamais été impliqués directement dans la vie de l'Iran, du moins ils n'ont jamais tenté de coloniser cette partie du monde. Ils ont eu des relations d'intellectuels à intellectuels. Ils ont eu des relations de curieux, ils ont formé des gens... Mais ils ont surtout découvert les héros positifs, des moments importants de sa vie, lorsqu'ils ont tenté il y a très longtemps de faire une constitution démocratique, en 1906. Mossadegh a été un personnage positif, un héros positif de l'histoire de l'Iran. C'était quelqu'un que l'on citait, dont on suivait l'histoire. Et depuis on a suivi cette révolution, et depuis cette date tous ceux qui veulent essayer de comprendre ce qui se passe dans ce pays, ont suivi avec attention les événements. »

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