Iran : une situation économique et sociale explosive

Bertrand Delais, documentariste et journaliste

Transcription de l'intervention de Bertrand Delais au colloque de la FEMO, à la Maison de la Chimie: "Dans le premier mandat du président Rohani, il y a la question du dossier du nucléaire et l'embargo, pourquoi? Parce qu'il y a un grand péril à intérieur. Principalement pour des raisons économiques. Mais au fond, quand on creuse un peu la société iranienne d'aujourd'hui, son état de délabrement, on est saisi de vertige.

Je m'intéresse surtout à la société iranienne. Mais je vais commencer par une anecdote qui me semble très révélatrice de la duplicité de ce régime. Si certains écoutent France Inter, France Inter était hier en direct de Téhéran. Il faut savoir que France Inter avait demandé de pouvoir faire une émission en direct de Téhéran en 2009 au moment du mouvement vert, et que depuis 2009, invariablement, les visas étaient systématiquement refusés. Interdiction formelle de venir faire une émission à Téhéran. Et puis il y a trois semaines en toute urgence, on leur a dit vous pouvez venir. Et quand les Iraniens ont su qu'on avait invité l'un des représentants des commerçants du bazar de Téhéran, un des opposants actuels au régime concernant la situation économique, la réponse des mollahs a été de brouiller l'accès par Internet pour les Iraniens à l'écoute de France Inter. C'est-à-dire que les Iraniens à Téhéran hier ne pouvaient pas entendre France Inter au moment même où en Occident on offrait la possibilité d'avoir une émission en direct de Téhéran.

Je raconte cette anecdote parce qu'elle me semble extrêmement éloquente sur la duplicité de ce régime.

Dans le premier mandat du président Rohani, il y a la question du dossier du nucléaire et l'embargo, pourquoi? Parce qu'il y a un grand péril à intérieur. Principalement pour des raisons économiques. Mais au fond, quand on creuse un peu la société iranienne d'aujourd'hui, son état de délabrement, on est saisi de vertige. Cela peut rappeler à certains égards la fin des régimes socialistes. C'est-à-dire que le navire prend l'eau à peu près de toutes parts. Et cela n'est pas rien par rapport à ce qui peut se passer. Il y a cependant un cynisme politique qui me semble plus grand que celui qui présidait les régimes socialistes. Et quelque part, le fait que le Guide suprême ait joué la carte Rohani est très symptomatique. C'est-à-dire qu'il y a une capacité à parier sur une pérennisation possible du système. Alors qu'en même temps, la réalité sociale est de ce point de vue, de plus en plus explosive.

Pourquoi alléger le poids des sanctions ? Il y a un économiste proche du régime qui vient de faire une analyse qui a fait grand bruit en Iran, dont on a peu parlé ici, et qui essaie d'évaluer le besoin économique pour remettre sur pied l'économie iranienne. On a chiffré ses besoins à 100 milliards de dollars. C'est le tiers du budget annuel de l'Iran. Donc c'est assez considérable pour l'Iran. C'est à peu près l'équivalent de l'économie parallèle par an. Ce qui veut dire qu'à peu près $80 milliards partent en économie parallèle tous les ans, et il manque 100 milliards.

Pourquoi il a besoin de 100 milliards ? Il en a besoin pour plusieurs raisons. D'abord parce que c'est un pays qui a une volonté expansionniste très forte, qui est consubstantielle à sa nature, mais qui s'est retrouvé privé d'une grande partie de ses recettes en raison de l'embargo. Donc il continue à avoir une politique relativement dispendieuse dans ses dépenses et ses investissements politiques, sans avoir pour autant les recettes nécessaires.

Le deuxième point, c'est que c'est un pays qui n'est plus un pays jeune. C'est un pays de jeunes adultes. Ce qui est un poil différent d'un point de vue démographique. Et c'est dans les dépenses que c'est différent. C'est-à-dire que quand vous avez une flopée de jeunes étudiants, c'est-à-dire que vous avez des jeunes parents, d'abord ils ont des exigences pour leurs enfants. Il y a plus d'enfants... Et quand on dit qu'il y a plus d'enfant, fatalement, on a des besoins, il faut des infrastructures. Cette situation économique peut expliquer aussi le fait qu'aujourd'hui par exemple le taux de fécondité est tombé dramatiquement bas en Iran.

On a donc une situation qui fait qu'on a une demande extrêmement forte, une exigence de besoins économiques que l'on ne peut pas répondre. Et depuis deux ans, les mouvements sociaux, les grèves répétées se multiplient et il y a une forme d'accélération depuis un an. C'est-à-dire l'élection de Rohani, une forme d'espérance, a ouvert la boîte de pandore, et puis rien ne se passe. Rien ne se passe parce qu'économiquement on n'est pas en état de donner quoi que ce soit. Le régime est en réalité aux abois. Donc on a d'abord une inflation sur les accès à l'énergie. Surtout qu'on a eu un hiver très rude cette année.

Le troisième point, c'est la nécessaire modernisation de l'appareil industriel. Parce qu'on a un appareil industriel qui est d'une vétusté absolument considérable. Par défaut principalement d'investissement. On commence à prendre des décisions dans les entreprises d'État ou parapubliques qui entraînent des licenciements. Mais il n'y a pas de protection sociale derrière, donc ça pose d'énormes problèmes sociaux, des émeutes et des grèves. Il faut savoir qu'il y a eu depuis décembre des grèves régulières dans les usines et dans les services en Iran. C'est-à-dire que les grèves se répètent en cascade. D'abord c'était l'industrie, puis ça a été les économies de produits manufacturés et puis maintenant ça gagne les services.

Cette vétusté industrielle est accompagnée d'une absence d'investissement. Je veux vous donner un exemple sur le gaz, parce que c'est très symptomatique. On a un réseau de distribution de gaz qui est totalement obsolète. Et sur une des plus grandes centrales, la centrale de Pars Sud, qui est un central de gaz, on a 18 bornes d'extraction qui ont été commandées en 2005 et qui ne sont pas toujours finies. Donc sur les 25 bornes d'extraction de ce centre de production de gaz, en fait on est dans l'incapacité de fournir du gaz à la totalité de la demande iranienne.

Alors c'est un paradoxe incroyable. C'est-à-dire que si demain l'économie redécolle et bien on sera encore dans l'incapacité de répondre à la demande. Parce que plus une économie marche, plus elle est énergivore et moins vous êtes capables de fournir de l'énergie. Mais aujourd'hui on ne fournit pas assez d'énergie parce qu'on n'a pas assez investi, parce que les choix politiques qui avaient été faite étaient autres.

Et j'ajoute que le prix du gaz avait été caché, l'inflation réelle du gaz, son prix réel avait été en partie cachée par la politique de Mahmoud Ahmadinejad qui était une politique où il y avait eu énormément d'aide, de subventions qui avaient été données aux familles pour le paiement de l'énergie. Et ces subventions ont été supprimées. C'est l'autre élément qui explique l'inflation galopante. Quand à un moment donné l'aide publique se retire totalement, on retombe sur la loi de l'offre et la demande, et dans un pays qui produit peu, où il y a peu d'offres, mais où il y a toujours une demande conséquente, et bien, mécaniquement, ça fait monter les prix et les trois quarts des gens ne peuvent plus vivre. C'est ce qui se passe.

Il s'agit du premier tableau économique avec ses conséquences sociales dans la société iranienne. Il y en a un autre, parce qu'évidemment, cela crée un problème social et il faut pouvoir politiquement y répondre. Alors, la première chose c'est que le nouveau gouvernement a tenté de casser ce qui avait été fait par Mahmoud Ahmadinejad et une politique de subventions à tout va pour essayer de tuer dans l'œuf toutes contestations. Surtout depuis 2009. Et je reprends la métaphore d'un officiel du régime qui a dit : on a eu une voiture qui s'est écrasée contre le mur et on a fait croire qu'elle roulait toujours. Voilà, on est à peu près dans cette situation là aujourd'hui.

L'un des effets par exemple et qui a été à l'origine d'émeutes importantes dernièrement en Iran, c'est qu'on a fait un panier avec des aliments pour les populations les plus exposées socialement, les plus modestes et qui leur permettait de tenir face à l'hiver. Or, il y a eu des émeutes à peu près dans toute les villes importantes : à Ispahan, à Qom, à Téhéran. C'est très intéressant parce que ce panier, qui a été appelé par les Iraniens le panier de la honte, il raconte deux choses de la réalité iranienne d'aujourd'hui : d'abord les Iraniens qui ont été habitués à une certaine grandeur de leur propre pays, ils ont trouvé très insultant d'avoir un panier. Imaginez que tous les Français aillent au restaurant du cœur. Il y a quelque chose de cet ordre là. Donc C'était vécu comme quelque chose d'infamant. Donc cela a créé des colères sociales, des frustrations, des manifestations etc.

Et puis dans d'autres villes, en général les villes les plus pauvres où finalement on pouvait se satisfaire de la qualité médiocre des produits, et bien beaucoup d'Iraniens ont considéré que la distribution de ces produits était très inégalitaire. C'est-à-dire que, comme par hasard, les affidés du régime se retrouvaient finalement avec les meilleurs paniers, ou avec un panier un peu plus fourni, tandis que les autres avaient un panier un peu moins fourni.

Pour être allé, quand j'étais jeune, dans les pays socialistes, c'est ce qu'on vivait à la fin. Ça peut rappeler la Roumanie de Ceausescu, la distribution des paniers... Et à chaque fois on a l'impression que chaque événement social a en lui-même une espèce d'étincelle prête à démarrer. Tout est dans une situation incroyablement explosive.

Cette histoire de panier, elle est importante. Je parlais tout à l'heure de 80 milliards, c'est ce qu'on estime être le poids de l'économie parallèle qui profite principalement aux Pasdaran et à quelques affidés du régime. Généralement, quand il existe, l'embargo profite toujours à d'autres, donc là il profite à certains malgré tout.

Voilà la réalité aujourd'hui. On sent bien qu'il y a une paupérisation, le régime le voit bien. On le voit dans l'économie totalement clientéliste et populiste de Mahmoud Ahmadinejad. Il avait énormément soigné les Pasdaran et il avait énormément soigné les populations les plus fragiles en Iran dans un jeu totalement clientéliste. Le problème c'est qu'aujourd'hui, on a décidé d'arrêter ça.

Parce que c'était d'abord incroyablement coûteux, deuxièmement, il y avait des dissensions extrêmement fortes au sein même du régime. Donc on est arrivé à une politique plus classique de ce point de vue là. Sauf que, dès que Rohani a commencé à avoir des propos relativement conciliants pour attirer la bienveillance américaine, il s'est heurté, en interne, à des phrases assez sévère des Pasdaran. Et donc il s'est agi très vite d'avoir un jeu politique où d'un côté on avait une image extrêmement moderne, mais de l'autre il fallait contenter la garde la plus dure du régime, pour assurer aussi une paix sociale.

Ainsi, ce que l'on a retiré d'une main, on le redonne de l'autre aujourd'hui. Finalement, les économies que l'on pensait faire dans la suppression des subventions à tout-va qu'avait pu donner Mahmoud Ahmadinejad, les biens sont redistribués d'une autre façon. Et les gens commencent à trouver qu'on ne peut pas continuer à avoir des banques qui ne prêtent qu'à taux zéro à des amis du régime et qui vont vous prêter à 25 % ou 30 % d'intérêt si vous n'êtes pas affiliés aux Pasdaran etc.
Je peux multiplier les exemples à l'infini, mais c'est effectivement comme ça que cela se passe. Et de ce point de vue rien n'a changé et les gens ont pensé à un moment donné que ça changerait.

Il y a donc une véritable paupérisation des classes moyennes qui aujourd'hui prend corps. Ensuite c'est qu'à travers ce clientélisme - là aussi il y a un point sur lequel on peut faire un parallèle avec les pays socialistes - il y a un point sur lequel la révolution islamique iranienne n'a pas eu d'effet particulièrement négatif, c'est qu'on a un niveau d'instruction et d'alphabétisation qui a considérablement progressé sur 30 ans. Et donc on se retrouve face à une population aujourd'hui formée, qui a étudié et qui se retrouve sans espérance, sans débouchés, sans espoir. Et donc ça devient socialement, naturellement explosif. Parce que les gens ont fait des études, on fait des concessions, sont venus en ville, ont parfois quitté la campagne avec l'espoir de pouvoir faire quelque chose. Et finalement ils ne font rien ou pas grand-chose. C'est extrêmement dangereux.

Un dernier élément, qui menace la société iranienne, qui menace beaucoup de pays émergeants, c'est la menace écologique. Parce que c'est une menace très importante sur la société iranienne. On a par exemple dans quelques centrales, tellement pompé d'eau des nappes phréatiques, qu'on a des rivières entières qui sont asséchées aujourd'hui. Et ça pose des problèmes d'irrigation et ça bouleverse complètement l'écosystème. Là-dessus, pour la première fois, il y a eu un rapport complet de la FAO qui est sorti il y a trois semaines, dont Courrier international s'en est fait l'écho en France. Qui montre effectivement que l'un des pays le plus menacé dans son écosystème interne aujourd'hui, c'est l'Iran."

Et on peut parier que si demain l'Iran arrive, à sortir de sa situation de marasme économique, elle va redevenir énergivore dans un pays absolument pas préparé à une consommation d'énergie plus importante et elle risque d'accélérer la crise écologique au bord de laquelle elle est aujourd'hui.

C'est ce que je voulais dire sur la société iranienne. Vous voyez que ce n'est pas un tableau très rassurant. Et j'ajoute que généralement quand on a une population de plus en plus formée et sans espoir, c'est toujours socialement extraordinairement dangereux pour le régime. C'est ce qui s'est passé notamment en Tunisie. C'est ce qui se passe à chaque fois. Mais c'est encore plus terrible quand vous avez un pouvoir politique qui se sent aux abois et qui a des réflexes totalitaires évidents et avérés.