Table ronde avec la presse

Peut-on concilier économie et droits de l'Homme en Iran ?

L'ingérence iranienne en Syrie

En évoquant le conflit syrien, Ahmad Kamel soulignait en effet la dépendance du régime de Bachar al-Assad à l'égard de celui du Guide suprême iranien Ali Khamenei, ainsi que le rôle majeur de gardiens de la révolution iraniens présentés comme des « conseillers »- qualifiés par l'intervenant d'« experts de la mort » - dans la répression de la rébellion syrienne depuis son déclenchement en 2011. Ahmad Kamel rappelait, en outre, le rôle joué par le Hezbollah, les Gardes révolutionnaires et les forces d'al-Qods, tous soutenus par l'Iran et appelés au secours par la Syrie, avant que le régime n'ait finalement recours au soutien de la Russie. En rappelant le prix de ces ingérences, payé par le peuple syrien (plus de 400 000 morts, 7 millions de déplacés, 2 millions de bâtiments détruits...), mais aussi par le peuple irakien (pour qui l'ampleur des dommages subis serait tout aussi conséquents), l'intervenant est venu pointer du doigt l'absence de réaction de la part des grandes puissances occidentales envers ces groupes armés. Ce-dernier s'est en effet « désolé » de l'occultation des droits de l'Homme en Iran par l'Occident du fait des intérêts économiques en jeu, et par cette position qui n'est, à ses yeux, ni « morale », ni dans son intérêt, ni dans celui du monde entier. L'Union Européenne, et l'Occident de manière générale, fermerait ainsi les yeux sur les actions du Hezbollah en Syrie, préférant faire du régime des ayatollahs un partenaire, en lui accordant notamment son statut de membre dans les négociations qui prennent place à Genève sous l'égide des Nations Unies. En agissant de la sorte, l'Occident négligerait un aspect fondamental du problème syrien qui tient en grande partie, selon Ahmad Kamel, aux actions de ce « Daech chiite ». « Daech n'est pas plus fanatique » que le Hezbollah, rappelait enfin l'intervenant. C'est pourquoi combattre l'Etat islamique doit nécessairement passer par une lutte contre le Hezbollah et contre tout autre groupe armé financé et soutenu par le régime dictatorial des mollahs, dont la part de responsabilité dans la montée du terrorisme en Irak et en Syrie reste majeure. Répondant à une question des journalistes M. Kamel a estimé que le régime iranien ne propose aucune solution à la crise syrienne et n'a rien à faire dans les négociations. Le régime iranien veut que le régime syrien reste tel quel, ce qui est inacceptable pour le peuple syrien.

Appuyant ces propos, Behzad Naziri rappelait, quant à lui, l'« investissement stratégique » de l'Iran dans le conflit syrien - une expansion extraterritoriale destinée à préserver sa survie et son influence régionale, quelque peu ébranlées par la signature de l'accord sur le nucléaire. Bien que régulièrement soulignée, cette stratégie - qui permet la perpétuation de la guerre, et dont l'objectif premier est le maintien du régime de Bachar al-Assad au pouvoir - semble en réalité sous-estimée par les grandes puissances occidentales. C'est pourquoi le régime iranien ne devrait pas être impliqué dans les négociations sur la Syrie, tel qu'il l'est à ce jour.

La question des droits de l'Homme en Iran

Pour évoquer la question des droits de l'Homme, le journaliste Rasoul Asghari a ensuite dressé un portrait particulièrement sombre de l'état de la liberté de la presse en Iran, notamment depuis l'accord sur le nucléaire iranien et la levée des sanctions, pourtant considérés comme possibles « remèdes » à la censure politique. En effet, le développement des relations économiques entre le régime iranien et l'Occident n'a, à ce jour, pas permis une quelconque amélioration de la situation. L'intervenant soulignait ainsi le triste rang tenu par l'Iran en 2016, selon le dernier rapport publié par Reporters Sans Frontières, qui place le pays en 169eposition (sur 180). Rasoul Asghari a également rappelé que plusieurs journaux viennent récemment d'être interdits pour avoir diffusé des reportages de propagande contre le régime, et que plusieurs journalistes se trouvent encore incarcérés - dans des conditions reflétant ce non respect des droits de l'Homme - pour des motifs similaires, si ce n'est pour des accusations créées de toutes pièces par les autorités.

Behzad Naziri a confirmé ces propos, en rappelant que les violations des droits de l'Homme commises par le régime des mollahs allaient bien au-delà des frontières iraniennes. Mais l'intervenant va plus loin, lorsqu'il évoque la question de la peine de mort en Iran. Celui-ci a notamment rappelé le nombre d'exécutions ayant eu lieu depuis l'élection du Président dit « modéré » Hassan Rohani, qui s'élèverait aujourd'hui à environ 2 500, illustrant ainsi une détérioration constante des droits de l'Homme. Outil de terreur, l'exécution semble encore constituer le moyen le plus efficace pour les autorités iraniennes de contenir une population actuellement en ébullition. En outre, Behzad Naziri a rappelé que ces peines capitales n'étaient que le fruit de décisions judiciaires conformes aux « droits des mollahs » - l'appareil judiciaire restant à ce jour irréformable compte tenu de la tutelle du régime sur celui-ci.

À la question suivante (posée par un journaliste français) : « La situation en Iran serait-elle finalement meilleure s'il n'y avait pas eu d'accord nucléaire ? », Bahzad Naziri a fermement répondu « non », du moins en ce qui concerne les droits de l'Homme. Leurs violations font partie intégrante de la « nature du régime », bien que selon lui, l'accroissement récent de celles-ci serait paradoxalement dû à cet accord même, et plus particulièrement à l'impact « social » de celui-ci. Le fait de voir son régime négocier avec les « grand » et « petit » Satans aurait en effet suscité, chez « l'iranien de rue », une plus grande attente en termes de respect des droits de l'Homme. Le régime en est ainsi arrivé à adopter une politique extérieure apparente d'ouverture, en même temps qu'un durcissement évident de sa politique intérieure. Les autorités entendent ainsi éviter la résurgence d'un mouvement semblable à celui de 2009. C'est pourquoi le nombre d'exécutions continue de croître et les droits de l'Homme ne cessent d'être bafoués, entérinant ainsi tout espoir de progrès politique et social. Car « au-delà des chiffres, il y a la souffrance », a finalement insisté Simin Nouri, en appelant à ne pas non plus taire la condition des femmes en Iran, toujours quotidiennement victimes de l'intégrisme religieux.

Une économie aux mains des Pasdarans

Dès lors, que devraient faire les Occidentaux pour assurer une conciliation des intérêts économiques et des droits de l'Homme en Iran ?

À cette question, posée par un journaliste français, Rasoul Asghari et Bahzad Naziri ont répondu par une autre : avec qui fait-on réellement affaire en Iran ? Tous deux ont en effet rappelé que 80% de l'économie iranienne est en réalité contrôlée par le Corps des Gardiens de la Révolution (les « pasdarans »). Ce sont ensuite ces mêmes « frères contrebandiers » qui utilisent l'argent public à « mauvais escient ». Par conséquent, si développement économique il y a, celui-ci ne peut être à même d'améliorer la situation économique d'une manière qui serait profitable à la population. Si capitalisme il y a, il reste le monopole du gouvernement, insistait Rasoul Asghari. Ce serait donc la nature même du régime qui, ean contrôlant non seulement les revenus pétroliers, mais aussi les importations, les exportations, et d'importants domaines tels que celui de la télécommunication, bloque l'ancrage d'un secteur privé en Iran, et empêche in fine le pays d'intégrer durablement l'économie internationale.

Par ailleurs, la fracture qui s'établit à la tête de l'État depuis la signature de l'accord sur le nucléaire ne cesse de nourrir cette image d'un Iran où le manque de sécurité et de stabilité politique perdure. Pourtant, ce sont bien ces facteurs qui permettraient de garantir les investissements sur lesquels repose le développement économique du pays.

Cette mainmise - désormais conflictuelle - des pasdarans sur l'économie iranienne ne semble ainsi, pour l'instant, laisser que peu de place à une véritable conciliation des intérêts économiques et des droits de l'Homme, les premiers primant encore largement sur les seconds.

Cette rencontre ayant eu lieu alors que le Ministre des Affaires Étrangères iranien, Javad Zarif arrivait en France, les intervenants ont appelés les journalistes français présents autour de la table à soulever ces questions, et en particulier celle des conditions des droits de l'Homme en Iran. Pour Behzad Naziri, Zarif vient en France justifier les crimes du régime des mollahs en Syrie et les violations des droits humains en Iran.