Il faut viser la colonne vertébrale du régime iranien, les Gardiens de la révolution
29 juin 2018

« C'est l'esprit général de cet accord qui n'a pas été respecté, puisqu'il s'inscrivait quand même bel et bien dans un scénario de retournement de la géopolitique du régime, une sorte de démocratie islamique de marché qui aurait dû peu à peu surgir »

Voici l'intervention de Jean-Sylvestre Mongrenier, chercheur à l'Institut Thomas More et chercheur à l'Institut Français de Géopolitique (Université Paris VIII Vincennes-Saint-Denis) :

« N'étant pas à proprement parler un spécialiste des gardiens de la révolution, il me semble qu'en France comme en Europe, la priorité déjà est d'abord de convaincre le bien-fondé d'une telle politique. Nous n'en sommes pas encore là malheureusement. On s'achemine, on le sait, vers un sommet entre les présidents Trump et Poutine qui suscite déjà un certain nombre de réserves, d'inquiétudes en Europe. A mon sens, le principal facteur de division, date de rupture de l'unité occidentale, plus encore que la Russie, là c'est la question de l'Iran et du Moyen-Orient.

Alors, nous sommes quelques-uns à être convaincus que l'accord de juillet 2015 a été un mauvais accord. Je pense qu'il n'est pas la peine de revenir, en tout cas de s'étendre très longtemps là-dessus. Si on va à l'essentiel, le régime irano-chiite a conservé son infrastructure nucléaire, s'est vu reconnaître un fantasmatique droit à l'enrichissement. Il y a toute la question de l'après 2025. Il y a la résolution de 2031 qui précise que l'Iran doit cesser son activisme balistique. On sait que ça n'est pas respecté et puis aussi et surtout c'est l'esprit général de cet accord qui n'a pas été respecté, puisqu'il s'inscrivait quand même bel et bien dans un scénario de retournement de la géopolitique du régime, une sorte de démocratie islamique de marché qui aurait dû peu à peu surgir. On n'attendait pas bien sûr tout, tout de suite, maintenant on sait bien que ce n'est pas aussi simple, mais en tout cas que de premiers signes soient envoyés, et bien au contraire alors même que l'accord sur le nucléaire n'était pas encore négocié, finalisé, on sait qu'on avait le général des gardiens de la révolution qui était à Moscou pour préparer une intervention combinée avec la Russie, pour soutenir Bachar el-Assad.

Jean-Sylvestre Mongrenier
Jean-Sylvestre Mongrenier

Et donc au total, pour en terminer avec ce premier point, le Moyen-Orient est toujours engagé dans une dialectique infernale entre d'un côté le djihadisme de facture chiite et de l'autre côté le djihadisme de facture sunnite. Et c'est tout l'enjeu finalement de l'Iran, de la question iranienne, du futur de ce régime puisqu'il semble quand même difficile de faire accepter à 300 millions d'arabes sunnites de passer sous le contrôle de l'Iran et en quelque sorte à de prétendus délégués à Téhéran la lutte contre le djihadisme. Nous sommes engagés en fait sur deux fronts géopolitiques. C'est vrai que ça n'est jamais aisé de se battre sur deux fronts géopolitiques, cela dit ce n'est pas la troisième guerre mondiale, on n'est pas face aux mêmes apories qu'en 1940-41 et donc c'est quelque chose qui est à la mesure des stratégies occidentales.

Alors dans un deuxième temps, je reviens sur la méthode européenne, celle qui a été mise en avant par Paris, par Londres et par Berlin et dont notre président Emmanuel Macron s'est fait particulièrement le héros. L'idée c'était qu'il fallait maintenir un accord existant, s'appuyer sur ce qui existe en quelque sorte et puis à partir de là, essayer d'élargir, d'ajouter deux voire trois piliers, donc une négociation sur l'avenir du Moyen-Orient qui consisterait en une sorte d'endiguement soft du régime dans la région et puis la question du programme balistique avec en outre une négociation sur l'après 2025. C'est pour ça que j'ai dit entre deux ou trois piliers supplémentaires. Alors on parle de méthode, mais en fait de méthodes, il faudrait revenir à l'étymologie, c'est un terme grec : « meta » c'est après, c'est le « meta » de métapolitique ; et puis « hodós », le chemin, donc ça suppose un véritable objectif, une stratégie bien affirmée et qu'on se mette en marche sans mauvais jeu de mots. Or finalement, ça a été une simple esquisse. Ca a plus été une rhétorique qu'autre chose, non pas par mauvaise volonté de la part de Paris, de Londres et de Berlin, mais tout simplement parce que d'emblée, les responsables et dirigeants du régime iranien ont affirmé leur refus; Emmanuel Macron s'est fait rembarrer pour parler de manière commune, vulgaire et lorsque Jean-Yves Le Drian, notre Ministre des Affaires Étrangères s'est rendu en mars en Iran, pour essayer d'amorcer une négociation de ce type, il a été accueilli dans une ambiance particulièrement hostile.

Donc au final, les capitales européennes, celles qui composent ce que l'on appelle l'UE3, qui était la chenille ouvrière de la négociation de cet accord, se sont retrouvées au pied du mur : soit finalement on mettait sous un mouchoir les reproches qui étaient adressés à Téhéran en matière de prolifération balistique, en matière de déstabilisation du Moyen-Orient et puis on en revenait purement et simplement à justifier un statu quo qui n'existe pas sur le terrain ; soit la phase suivante, c'était la mise en place de sanctions, alors peut-être pas au titre du non-respect de l'accord de juillet 2015 puisque grosso modo on estime qu'il est à peu près respecté, mais que le véritable problème c'est que cet accord n'est pas complet, que c'est un mauvais accord, mais en tout cas, des sanctions au titre du programme balistique d'une part et puis d'autre part de la déstabilisation du Moyen-Orient.

Alors, le président américain Donald Trump en dénonçant cet accord le 8 mai dernier, nous a fait en quelque sorte prendre un raccourci, puisque le fait est que la situation est complètement bouleversée.

Alors dans cette affaire, ce qui me semble important, c'est de maintenir l'unité du camp occidental, même si au regard de certaines déclarations on a le sentiment parfois que ça devient un simple effet de voix. Alors maintenir l'unité du front occidental non pas simplement par goût du consensus, même si le consensus a sa valeur, c'est important, mais parce qu'il y a de véritables intérêts de sécurité qui sont en jeu dans cette affaire, que ce soit la menace directe représentée par ce régime et son intention stratégique ou alors d'une manière plus générale les menaces indirectes qui découlent de toute la déstabilisation du Moyen-Orient du fait de la politique iranienne. Alors le fait est que les intérêts de sécurité sont beaucoup plus importants que les questions de marché, que des questions finalement commerciales sur lesquelles très vite malheureusement le débat en France et en Europe en tout cas a roulé. Donc il doit y avoir des sanctions, il faut parvenir à des sanctions, qui a minima concernent le programme balistique comme je l'ai dit, qui concernent toute la politique de déstabilisation du Moyen-Orient et le point commun finalement à toutes ces questions, que ce soit le programme balistique, le programme nucléaire dans ses virtualités et la déstabilisation du Moyen-Orient, ce sont les gardiens de la révolution, c'est l'épine dorsale, c'est la colonne vertébrale du régime et donc de fait il faut viser cette colonne vertébrale. Ça pose ipso facto la question du régime, du changement de régime. On sait que dans les pays occidentaux on est devenus très réservés quant au scénario de changement de régime parce que le fait est que la période chaotique qui suit, elle est quand même assez difficile à clôturer. Il suffit de penser à la question irakienne. Il n'en reste pas moins qu'en dernière analyse contrairement à ce que peuvent penser des tenants d'une réelle politique doctrinaire, on ne peut pas purement et simplement dissocier la question du régime d'une part et puis la question de la politique étrangère d'autre part. Or je constate que bien souvent ceux qui viennent sur la pointe des pieds sur le terrain du changement de régime expliquent qu'il faudrait maintenir le statu quo en espérant un qu'ultérieurement une sorte de Gorbatchev iranien surgisse. Ce qu'on doit leur rappeler, c'est que Gorbatchev finalement n'a pas été le rénovateur du socialisme comme il espérait, il en aura été le fossoyeur, le fait est que ça s'est terminé par un changement de régime, par l'effondrement même purement et simplement de l'URSS.

Alors en guise de conclusion, je dirais que ce qui manque à ce semblant de stratégie qui semble s'esquisser du côté américain, c'est une véritable vision. A mon sens il ne peut pas y avoir de grandes stratégies, un sens d'une vision d'ensemble, une vision haute, une haute politique qui dépasse le simple chacun pour soi. Or il se trouve qu'on manque quand même beaucoup de visibilité sur la politique américaine au Moyen-Orient. En ce jour précis, je pense aux groupes rebelles qui se trouvent dans le sud de la Syrie, du côté de Deraa qui ont le sentiment d'être purement et simplement abandonnés. On éprouve aussi pas mal d'inquiétudes sur le futur de la présence américaine dans le nord-est de la Syrie. D'une manière générale, il me semble quand même particulièrement difficile de prétendre mener d'un côté une politique d'endiguement voire de refoulement de l'Iran au Moyen-Orient et simultanément de mener une politique de désengagement du Moyen-Orient. Et à mon sens, ça n'est pas un grand marché, un deal comme on dit aujourd'hui, avec Poutine qui permettrait de résoudre cette contradiction. Poutine qui en quelque sorte, viendrait endiguer pour notre plus grand bien à tous, l'Iran au Moyen-Orient. »