Les Changements d'alliances et tentation d'un nouvel ordre au Moyen-Orient - Par Pierre Vermeren

la FEMO en collaboration avec l'IMAF et le Master Afrique de l'Université de Paris 1 sur le thème "Où va le Moyen-Orient ? Le chaos actuel en Irak et en Syrie a-t-il une solution ? Faut-il associer l'Iran à une solution ? " Pierre Vermeren, historien, Professeur à Paris 1 en histoire du monde arabe contemporain a abordé « les Changements d'alliances et tentation d'un nouvel ordre au Moyen Orient : quelques perspectives pour l'après-guerre... » (VIDEO)

Dans son intervention l'auteur d' « Idées reçues sur le monde arabe » (au Cavalier bleu - 2012), a déclaré :

« La question Irakienne n'est qu'une des facettes de la vaste question Moyenne Orientale contextualisation à la fois historique et régionale. Depuis 1975, il y a 40 ans que le Moyen-Orient est frappé par des guerres tournantes, des guerres de destructions massives qui semblent ne jamais devoir s'achever et qui, de ce pas, semblent s'étendre. Les guerres qui ont eu lieux en 1948, 1967 et 1973 sont des guerres relativement brèves, dans un espace extrêmement localisé et un conflit dont les dimensions politiques et diplomatiques complexes, s'enchevêtrent.

Aujourd'hui nous avons décidé de centrer nos focales sur les affaires d'Irak et puis globalement sur la grande question d'Orient telle qu'elle est revenue à la fin de la guerre froide. En effet la guerre froide avait été plutôt stable au Moyen-Orient par rapport à d'autres régions du monde, notamment à l'Asie. C'est surtout à partir de 1979 que se désintègre la fragile stabilité du Moyen-Orient, la révolution Iranienne étant évidemment l'achèvement ou la mort définitive du pacte de Bagdad.

C'est l'entrée dans un état de guerre, du Liban jusqu'à l'Afghanistan. La guerre du Liban jusqu'en 1990 qui fait de 130 à 250 000 morts, la guerre Iran-Irak de 1980 à 1988 qui fait de 500 000 à 120 000 morts, la guerre d'Afghanistan (celle de l'Union Soviétique) qui fait 125 000 morts, la deuxième guerre d'Afghanistan (2001-2014) qui fait au moins 100 000 morts et puis la première guerre du Golfe, de 1990 à 1991, qui de 150 000 à 250000 morts, la deuxième guerre du Golfe de 2003 à 2011, avec la chute de Bagdad qui fait au moins 170 000 morts, puis la révolution Syrienne, transformée en guerre civil, qui aurait fait déjà plus de 200 000 morts et je n'évoque même pas la question de l'Etat Islamique depuis l'été dernier.

Donc ce bilan terrifiant des guerres du Moyen-Orient on peut les évaluer aujourd'hui à 3 à 4 millions de morts c'est-à-dire 100 000 morts par an depuis 40 ans. C'est quelque chose qui renvoie aux très grands conflits de l'histoire, d'ailleurs il y a peu d'équivalent. Alors 500 000 morts par an dans une région qui compte quelques pays : la Syrie, l'Irak, le Liban, le Koweït, l'Iran et l'Afghanistan, 6 pays qui ont donc payé ce tribut dramatique considérable.

Un potentiel de violence comme on n'a toujours pas croisé heureusement dans l'histoire, une violence guerrière, une violence idéologique, avec les effets multiples, notamment des effets de déshumanisation.

La violence extrême telle qu'elle est mise en scène actuellement par Daech, c'est le fruit de ces décennies de violences extrême, déchaine donc une sorte d'effet cumulatif de dévastation de pays entiers : le Liban, l'Irak, l'Afghanistan, la Syrie aujourd'hui et destructions de communautés humaines, culturelles, religieuses, des destructions de villes, des destructions patrimoniales de toutes sortes, humain ou matériel.

Donc de l'ordre « de la guerre froide » on a abouti finalement à une sorte de chaos stratégique qui est bordée plutôt par les alliées de l'Amérique, les alliées qui lui restent, la Turquie membre de l'OTAN, l'Arabie Saoudite et ses satellites du Golfe et l'Égypte.

Les systèmes d'alliances

Une crise depuis 2014 atteint une sorte de paroxysme. Puisqu'aux fond les conflits de l'Irak et de la Syrie qui sont transformés en champs de bataille de la planète du fait des parties en présence, divers systèmes des alliances. Non seulement c'est une guerre de dimension mondiale planétaire du fait des alliances, mais c'est aussi un champ clos de plusieurs guerres qui sont superposées : on a des alliances de guerres froide.....on a des guerres de religion - entre Sunnites et Chiites - mais au fond des nettoyages ethniques et religieuses qui concernent divers communautés, on a une guerre civile en Syrie, on a une guerre civile d'ailleurs aussi en Irak, on a une guerre civile à l'intérieur de l'Islam sunnite, on a une guerre de libération des kurdes, on a une guerre de reconfiguration toujours stratégique du Moyen-Orient, on a des guerres menées par les minorités Alaouites et contre certaines minorités, on a de vieux conflits Arabo-Perse en arrière fond, on a la politique de puissance de la Turquie et même la guerre de puissance menée par la République Islamique etc.

C'est dire à quel point c'est difficile d'avoir une vision stratégique, puisqu'on est dans une guerre par empilement avec de nombreux fronts. Et il est non seulement difficile de concevoir tous ces fronts à la fois, mais de trouver une quelconque logique ; donc il faut que l'on parle des humains, il faut essayer de se représenter les choses. Alors on se représente les choses à une échelle humaine par exemple du conflit Iran-Irak dans les années 80. Il s'agit d'un conflit qu'on peut mentaliser, qu'on peut se représenter comme un conflit entre Sunnites et Chiites. Mais ce ne sont que des partis de ce Puzzle tout à fait considérable.

Je voudrais revenir tout simplement au début du conflit Syrien en 2011, au moment des printemps arabes. Le conflit d'aujourd'hui qui nous préoccupe à la fois en Syrie et en Irak avec Daech, ce conflit au cœur des préoccupations actuelles au Moyen-Orient, il s'est mis en branle au moment où la guerre américaine finissait en Irak en 2011. Il a redémarré sous la forme de la révolution syrienne dans le cadre des printemps arabes, et depuis on est sur une dynamique assez folle.


Le printemps arabe de 2011

Les Etats-Unis et l'union européenne, sidérés par les évènements non anticipés du printemps arabe en 2011, finalement prennent au bout de quelques mois le parti de la révolution arabe contre les régimes des républiques militaires, notamment la république fasciste en Syrie. Les Etats-Unis et l'Europe se retrouvent opposés au régime de Damas et de ses différents parrains. Du coté de Damas, Bachar Assad rejoue, comme par instinct des ambiances de guerre froide, avec le soutien de l'Iran, de la Russie, de l'Algérie et même du Hezbollah libanais. Voilà les deux camps qui sont au départ de la révolution syrienne et qui sont finalement celui dans lequel se sont nouées des alliances en 2011 et 2012.

C'est une configuration classique qui regroupe des antagonismes culturels et religieux, notamment l'opposition entre les fondamentalistes sunnites, les pouvoirs Chiites et des alliances qui rejouent la guerre froide avec d'un côté les Russes, les Chinois et d'un autre coté les Américains et les Franco-britanniques. Bachar Assad a su joué de ces héritages et de ces oppositions entre shiite et sunnite.

Au bout de trois ans, la guerre accélère l'histoire et déplace les plaques tectoniques. On n'a pas changé de système d'alliance, on parle d'évolution, de changement. Sont apparus de nouveaux acteurs comme l'Etat islamique ou parce que le conflit a contaminé les voisins. Un des gagnants de cette situation aujourd'hui est le régime de Damas qui était donné pour mort en 2012, comme le régime algérien en 1993-94, mais qui semble aujourd'hui consolidé. Même si le régime de Damas à travers son armée est fragilisé. Le deuxième acteur, le Hezbollah, qui apparait aussi comme un faiseur de roi à Damas. Comme maitre de la guerre, il tient le Liban.

À travers la création de ces états islamiques, l'Europe assiste médusé à la persécution des minorités et assiste à la déstabilisation de ses alliés. Les Etats-Unis sont plus avancés que l'Europe sur la voie de changement d'alliance. Ils subissent la fragilité de l'alliance, ils méditent sur leur échec de l'Irak et d'Afghanistan, ils négocient avec l'Iran sur le nucléaire, ils suspectent le double jeu, ils mesurent l'alliance objective qui est la leur avec les Kurdes, ils subissent la politique pétrolière de l'Arabie Saoudite. Je dirais que sur cette base, la plaque tectonique qui a bougé au Moyen-Orient, va continuer à bouger. La guerre prendra fin, comment et quand ? On ne le sait pas !»