Le régime iranien craint de ne plus avoir et certainement depuis longtemps, le soutien de sa population
29 juin 2018

Voici l'intervention de M. Frédéric Encel, universitaire et chercheur en géopolitique, spécialiste du Moyen Orient. M. Encel a tenu à témoigner son attachement à la politique Moyen Orientale actuelle de la France, et notamment vis à vis de l'Iran.

« La preuve de l'impérialisme du régime iranien au Moyen-Orient, c'est qu'on le subit et c'est qu'un certain nombre de pays, de sociétés et d'individus le subissent de manière permanente et extrêmement grave. »

« Il y a 21 ans jour pour jour, je soutenais ma thèse de doctorat à Paris 8, consacrée à un petit village dont personne ne parle jamais, qui n'intéresse personne, qui s'appelle Jérusalem. Au début de ma thèse, l'un de mes maîtres en géopolitique, François Thual, nous étions à la fin des années 80, au tout début de mes recherches doctorales -m'avait dit: « Tu sais c'est la première fois depuis 26 siècles, que les perses mettent, remettent les pieds en Méditerranée orientale », en l'occurrence via le Hezbollah. Et j'avais trouvé ça très intéressant et je lui avais dit: « pourquoi pas, après tout, l'histoire est pleine de flux et de reflux, de conquêtes, d'influences, de repli des civilisations, des nations, etc... »

Et François m'avait dit que l'idéologie au pouvoir aujourd'hui en Iran était une idéologie typiquement impérialiste. Et il m'avait dit ça il y a déjà une trentaine d'années. Aujourd'hui, je voudrais rebondir là-dessus avec cette formule que vous connaissez bien: « la preuve du pudding, c'est qu'on le mange ». La preuve de l'impérialisme du régime iranien au Moyen-Orient, c'est qu'on le subit et c'est qu'un certain nombre de pays, de sociétés et d'individus le subissent de manière permanente et extrêmement grave. Deux parties (dans mon intervention) : la première consacrée à ce que j'appelle la fuite en avant, ou la politique du bord du gouffre. La fuite en avant du régime iranien dans la région, c'est cinq points.

Le premier, le plus important, c'est le Hezbollah, avec un argument très intéressant de la part de la République Islamique depuis 1982, depuis la création de ce groupement politique, social et puis surtout policier et militaire au sud du Liban, l'argument consistait à dire: « il faut que les chiites du sud du Liban soient représentés sur le plan social, économique. Ils ont toujours été méprisés par l'état central libanais », par conséquent il faut leur redonner une forme de dignité. Sauf qu'entre le social, le culturel, l'éducatif des origines et la puissance militaire exceptionnelle, la puissance institutionnelle exceptionnelle, qui reviennent aujourd'hui au Hezbollah, et bien il y a un véritable gouffre.

Le Hezbollah a été créé et soutenu à fonds perdus par la République Islamique d'Iran et notamment par les plus durs de ses dignitaires et de ses chefs. C'est un état dans l'état, aujourd'hui au Liban et pire que ça: c'est un groupe qui ne respecte même pas les traités interarabes, je ne parle même pas du droit international, je ne parle pas d'Israël, mais les traités interarabes et je pense notamment à celui de Taëf, signé en 1989 en vertu duquel toutes les milices du Liban, au terme de la guerre civile - très cruelle - qui avait débuté en 1975, devait remettre leurs armes. Les autres milices ont remis leurs armes. Le Hezbollah est devenu aujourd'hui l'une des premières puissances militaires de toute la région, avec un agenda qui obéit aveuglément à celui de Téhéran. On considère qu'il y a un peu plus de quarante mille engins balistiques appartenant aujourd'hui au Hezbollah. Et ses cadres les plus aguerris combattent depuis plusieurs années en Syrie pour soutenir (et ont d'ailleurs sans doute quasiment sauvé avec l'aviation russe) Bachar el-Assad. Deuxième point, c'est le soutien au Soudan. Alors, d'un mot, le soutien au Soudan, pourquoi ? Quel rapport avec les intérêts iraniens dans la région ? Eh bien, le Soudan c'était pendant longtemps le fer de lance au sein de la ligue arabe (22 états, création en mars 1945). Le Soudan était le fer de lance de la lutte « antisioniste ». Pourquoi pas ? Mais c'était surtout un état pourvoyeur de terrorisme dans les années 80 et 90, reconnu pas seulement par les Etats-Unis ou par l'Union Européenne ou par Israël, mais reconnue par l'ONU, la communauté internationale de manière générale, y compris par un certain nombre d'états arabes eux-mêmes. Et ce soutien au Soudan, il a un volet, j'ai voulu vous dire moral ; aujourd'hui le dictateur soudanais Omar el-Béchir, qui est là depuis des temps immémoriaux, est la seule personnalité, le seul chef d'état au pouvoir aujourd'hui dans le monde parmi les 193 états qui a été inculpé de crimes de guerre, de crimes contre l'humanité et de crimes de génocide par les tribunaux pénaux internationaux.


M. Frédéric Encel
M. Frédéric Encel

Le troisième point est le Yémen. Le Yémen est un cas un petit peu intéressant parce qu'au fond s'y joue une nouvelle guerre, malheureusement, une guerre à base tribale, clanique. Le Yémen n'a jamais été un état nation au sens où on l'entend communément en sciences politiques et l'Iran s'est immédiatement engouffré dans les clivages de plus en plus durs. Puis, lors de la guerre civile qui prévaut depuis le début du printemps arabe en 2010-2011, et cela alors que le territoire iranien, alors que le régime iranien d'ailleurs, n'ont jamais été en aucun cas menacé par des groupes ou des individus vivant, évoluant ou combattant au Yémen.

Enfin et surtout, c'est bien évidemment en Syrie que l'Iran déploie une véritable forme d'impérialisme extrêmement dur. Alors depuis l'alliance de 1979, après tout, deux états ont parfaitement le droit d'échanger, de partager des intérêts et de signer des pactes d'alliance bilatéraux, mais le déploiement de soldats iraniens et plus que cela, le déploiement de milices et les milices idéologiquement les plus marquées en Syrie dans des combats extrêmement durs visant exclusivement à soutenir Bachar el-Assad, mais également perpétrant des exactions sur une partie de la population et sur un certain nombre d'opposants au dictateur syrien, ne sont pas sans poser problème avec le déploiement, non pas seulement de soldats en tant que commandos, mais le déploiement de véritables bases militaires fixées au sol donc destinées à se pérenniser et des bases militaires au sein duquel sont entreposés des engins balistiques permettant de menacer absolument toute la région, tout le Moyen-Orient, le rayon d'action des missiles déployés pas seulement aux frontières de l'Iran mais en Syrie, permettent de menacer l'intégralité de la région. D'ailleurs c'est peut-être pour ça qu'un terme extrêmement violent a été une accusation, une insulte, qui a été proférée par le président de la République Islamique d'Iran lorsque les Etats-Unis, le Royaume Uni et la France ont frappé une base militaire syrienne. Pas iranienne, syrienne, après le énième gazage par l'armée de Bachar el-Assad de sa population civile. Le terme a été celui de « criminels ». Le président américain, le président français et la première ministre britannique ont été traités de criminels et c'est bien à la hauteur des enjeux de la République Islamique d'Iran en Syrie. Nous avons là la volonté d'établir une base avancée au fond beaucoup plus importante encore que celle qui prévaut au Liban.

En conclusion à cette première partie, nous pouvons dire que, comme au Yémen, nous assistons à quelques choix, à un phénomène intéressant, un point commun à ces différents déploiements. Alors, entendez-moi bien, j'ai évité d'évoquer l'Irak à escient parce que d'autres vont en parler je crois mieux que moi tout à l'heure ou cet après-midi, mais c'était évident. Je voulais évoquer des points qui sont peut-être un petit peu moins évidents. Les pays concernés ne sont pas des pays contigus. Aucun n'a une frontière avec l'Iran, ce dont je vous ai parlé. Je mets encore une fois l'Irak de côté, d'une part. D'autre part ; il ne s'agit pas pour Téhéran de défendre des nationaux. Il n'y a pas de communauté iranienne, du moins par de communauté iranienne massivement installée depuis longtemps au Liban, certainement pas au Yémen, et pas davantage en Syrie. Et enfin, aucune menace directe ne pourrait légitimer en quelque sorte l'intervention impériale et militaire aussi forte de l'Iran dans ces pays-là.

Le peuple iranien ne suit plus le régime

La deuxième partie est consacrée à un argument. Je travaille beaucoup, vous pouvez le constater et on le fait beaucoup en géopolitique sur les argumentations, la nature des argumentaires qui sont l'illustration de représentations identitaires. La brutalité des interventions de l'Iran à l'extérieur et notamment au Moyen-Orient serait liée à la volonté au fond sempiternelle de la part des régimes politiques quels qu'ils soient, autoritaires ou démocratiques d'ailleurs, en l'occurrence très autoritaires, mais démocratiques aussi. C'est l'argument déployé souvent par les Iraniens ou leurs amis en Europe et en France en particulier, ce déploiement donc serait lié à la nécessité politique de tendre le ressort des énergies nationales et quelque part de faire plaisir à la population. Ce n'est pas nouveau. On déploie ses forces à l'extérieur, on pointe le doigt sur l'ennemi extérieur ; sur le sempiternel complot, la conspiration, le danger, les croisés et les sionistes, les francs-maçons... appelez ça comme vous voulez, vous pouvez tous les mettre dedans - et c'est fonction des circonstances - et on choisit qui sont les complotâtes et on va les frapper pour mieux faire sentir à la population que même si sur le plan social, économique et idéologique et religieux ça ne va pas, il faut quand même serrer les rangs derrière les chefs.

Deux points sont importants à soulever : le premier d'abord est qu'il n'est pas du tout sûr que le peuple iranien apprécie et suive. Et je crois même pouvoir affirmer très exactement le contraire. Au regard des coûts, au sens des coûts faramineux de la guerre iranienne, des guerres iraniennes à l'extérieur, celle qui prévaut en Syrie, la population iranienne et on l'a entendu et lu à maintes reprises ces derniers mois et ces dernières années, en a assez. Ce n'est même pas tant le problème stratégique politique ou idéologique de savoir s'il faut soutenir tel ou tel régime, c'est : « où va notre argent ? Est-ce que c'est pour défendre Assad, est-ce que c'est pour défendre tel ou tel groupe yéménite dont nous nous moquons totalement ? » La réponse évidemment vous l'avez.

Puis, deuxième contre argument, c'est l'illustration - un prétendu argument patriotique en quelque sorte - d'une très grande fébrilité, d'une très grande fragilité. Il faudrait pour que l'opinion publique iranienne suive ce régime, aller faire la guerre à l'extérieur ? Sans quoi nous ne pouvons pas disposer de son soutien ? Mais qu'est-ce que ça signifie ? Ça signifie qu'en réalité, ce régime craint comme la peste de ne pas de ne plus avoir et certainement depuis longtemps, le soutien de la population du pays qu'il est censé diriger. Pour conclure en un mot : je pense que mon ami Bruno Tertrais qui en est un grand spécialiste et peut-être d'autres en parlerons mieux que moi, simplement là encore du point de vue argumentaire, mais, la bombe iranienne a toujours été niée par tous les présidents successifs. Il s'agissait seulement d'aller au nucléaire à usage civil pour le troisième producteur de gaz naturel au monde ; pour le troisième producteur potentiel de pétrole au monde et pour un pays qui constitue un véritable château d'eau, c'est risible. Cet argument est grotesque. J'ai commencé par ça, c'est le pudding il existe, pourquoi ? Parce qu'on le mange. La politique actuelle du président français Emmanuel Macron, flanqué d'ailleurs de Jean-Yves Le Drian qui n'a pas été complaisant lors de son voyage à Téhéran il y a quelques semaines si vous en souvenez bien, elle semble très intéressante et quelque part illustrer mes modestes propos. Pourquoi ? Parce que le président Macron en allant aux Etats-Unis tenter de convaincre ; on sera d'accord ou pas, peu importe ici, mais tenter de convaincre le président Trump de rester dans l'accord sur le nucléaire du 14 juillet 2015, eh bien le président Macron a proposé l'élargissement de l'accord, non pas sa rupture, non pas son éviction, mais l'élargissement de l'accord, à quoi ? aux capacités balistiques de l'Iran et à sa politique d'influence dans la région. »