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Frédéric Encel : Avec l’Iran nous n'avons pas les mêmes objectifs.

Frédéric Encel participait le 10 décembre 2015 à un colloque organisé par la FEMO au Paris School of business, sur le thème « Iran : guerre ou paix ? ». Dans son intervention, le géopolitologue et maître de conférences à Sciences-Po, a abordé la politique de la France à l'égard de l'Iran et l'impossibilité d'alliance avec l'Iran contre Daech voici une transcription de son intervention.

Je voudrais évoquer la politique de la France vis à vis de l'Iran. Ceux qui m'ont entendu parler notamment la politique moyen orientale de la France, vous avez pu apprécier à quel point je l'appréciais, notamment en ce moment. Et c'est particulièrement vrai sur l'Iran. Avec l'Iran on a le sentiment d'une espèce de discours montant en France et de façon plus générale en Europe, que la République islamique serait aujourd'hui l'un des régimes les plus stables et quelque part garant de la stabilité dans la région. Alors très franchement il faut regarder à deux fois et peut être davantage : nous n'avons pas nécessairement les mêmes objectifs. Et quand bien même aurions-nous les mêmes objectifs de façon très pointue, par exemple la lutte contre le djihadisme, à caractère sunnite, quelles seraient les stratégies adoptées par nous occidentaux d'une part, et les iraniens d'autre part? Les stratégies seraient différentes.

L'Iran lutte contre Daech? ...

Deuxième point, on discerne très mal la stratégie de l'Iran pour lutter contre Daech. L'Iran c'est un pays considéré comme puissant, même s'il est handicapé par les sanctions économiques et technologiques très lourdes auxquelles il été soumis depuis 2006-2007 à cause du dossier nucléaire, l'Iran dispose tout même d'une armée puissante en principe, en tout cas de fantassins très nombreux, de relais chiites très nombreux en Irak, au Liban et en Syrie... Je ne sache pas que l'Iran combatte de façon extrêmement forte, ferme, claire et directe Daech, c'est même très exactement le contraire.

Les Iraniens n'entrent pas au nord de l'Irak dont ils sont pourtant contigus frontaliers. En effet l'Iran est contiguë de l'Irak et aurait pu très aisément abonder dans le sens des combattants kurdes, les courageux peshmergas qui eux luttent sur le front face à Daech. Il n'en est rien.

Pour être honnête, il y a des pasdaran, des gens extrêmement durs qui sont les gardiens du régime islamiste, qui se battent aux côtés de Bachar Al-Assad, l'allié de l'Iran depuis 1979, pour lutter effectivement contre les opposants. Sauf qu'aujourd'hui, le front syrien ne l'oppose pas directement à Daech. L'État islamique, les massacreurs, ceux qui nous ont perpétrés un pogrome à Paris, se trouvent plus loin sur un front légèrement différent. Il y a eu des frictions militaires, mais très faibles. Tout ça pour vous dire qu'en réalité l'Iran aujourd'hui ne se bat pas directement contre ce qu'il prétend être à ses yeux une menace, une peste absolue.

J'ajoute que l'Iran soutient à bout de bras Bachar Al Assad. Là aussi, la France a raison, et en tant qu'observateur politique, je constate qu'Assad est une partie du problème et certainement pas la solution. C'est par la répression inouïe, d'une férocité extraordinaire, du printemps arabe syrien qu'Assad a contribué à provoquer. Le terreau de l'islamisme radical le plus violent aujourd'hui en Syrie c'est quand même largement la faute d'Assad. Les 250 000 morts qui ont été provoqués par la guerre civile et par la répression l'ont été bien davantage à ce jour par Assad que par Daech. Assad soutenu à bout de bras par l'Iran et par la Russie.

Aucun changement dans la nature du régime

Troisième point: Dans le régime islamique d'Iran le Guide suprême, Khamenei, dispose des prérogatives principales, en matière de défense, des Affaires étrangères et d'autres. Mais le président a moins de pouvoir.

Le président précédent, Ahmadinejad, était le repoussoir total, il a fini son deuxième mandat et il a disparu des écrans. Le successeur, Rohani, nous parait enfant de cœur par rapport à ce fasciste ignoble qu'a été le président de l'Iran. Le problème c'est que les discours de l'actuel président iranien ne nous laissent pas présager un changement de nature du régime. Et certainement pas en matière de droits de l'homme et des droits des femmes. Il y a eu la diffusion sur France 2 d'une interview qui a été faite par David Pujadas et Jean-Pierre Elkabbach qui se sont rendus à Téhéran pour interviewer le président, sans aucune complaisance. Rohani ne laissait présager aucun type de progrès en matière de droits de l'homme. Aujourd'hui l'Iran est l'un des tout premiers pays en nombre d'exécutions capitales, la répression contre les « déviants», contre les minorités, contre les femmes et contre les opposants - je pense notamment aux Moudjahidine du Peuple. Une répression extrêmement féroce. Évidemment, anti sionisme absolu, il n'y a aucune reconnaissance d'Israël, ce qui contrevient aux lois internationales. Il y a rien. Sur la forme on est un peu plus acidulé, certainement pas sur le fond.

Le peuple iranien survivra à la république islamique

Dernier point, je suis relativement optimiste et je le dis souvent lorsque je parle de l'Iran. J'ai l'habitude de rappeler que (l'historien) Fernand Braudel avait raison sur plein de choses, mais notamment qu'il fallait penser les temps long. Le peuple iranien c'est un peuple non seulement très ancien, mais très objectivement nous avons affaire à une population qui est très éduquée, où la valorisation du savoir a toujours été absolument essentielle. Vous avez un niveau de conscience politique très élevé. Tout à l'heure on l'a rappelé, la révolution 1906, on pendait des imams extrémistes aux lampadaires, c'est à dire que c'est une révolution qui n'a pas plaisanté vis à vis des extrémistes religieux à l'époque. L'Iran a permis en son sein, tout au long du 20eme siècle, des mouvements d'opinion extrêmement intéressants, divers, pluriels, progressistes avec des partis progressistes et humanistes qui n'avaient absolument rien à envier à de nos gentils partis socio-démocrates français ou européens.

Par conséquent, je dis souvent que le peuple iranien survivra à la république islamique d'Iran. Il survivra à ce régime qui est arrivé au pouvoir dans des conditions très particulières. Peut-être que l'opposition de l'époque au Chah n'était pas assez soudée, certains ont pu prendre Khomeiny comme un idiot utile et un peu culturaliste qu'on allait pouvoir utiliser avant de le foutre dehors... Vous savez il faut toujours se méfier de ceux qui se font passer pour des imbéciles ou de ceux qui sont des extrémistes et qu'on prend pour des imbéciles. Parce ces gens-là ils jouent sur la division des autres - les modérés et pragmatiques - et ils restent malheureusement parfois au pouvoir et je vous ferai grâce des exemples fascistes et nazis européens sans parler d'autres exemples encore en Asie ou en Afrique noire.

Donc on est là sur un peuple, sur une civilisation et sur une culture très élevée, très ancienne, qui, encore une fois, survivra à ce régime extrêmement antipathique. Mais pour ça il faut peut-être, en tant que citoyens, donner parfois un petit coup de pouce au peuple iranien. Merci.»