Bruno Tertrais : l'Iran c'est le pompier pyromane, l’illusion d’un partenariat.

Bruno Tertrais, maître de recherche à la Fondation pour la recherche stratégique, participait le 10 décembre 2015 à un colloque organisé par la FEMO au Paris School of business, sur le thème « Iran : guerre ou paix ? ». Dans son intervention, le politologue spécialiste des questions internationales a déclaré :

« Je voudrais vous parler d'une illusion selon laquelle la République islamique d'Iran est un régime qui serait notre allié naturel dans la guerre que nous menons contre l'extrémisme sunnite, contre le « takfirisme » violent. Il y a une petite musique qui est venue notamment des États-Unis depuis quelques années et qui consiste à dire : mais au fond, est-ce qu'on n'aurait pas tout intérêt à lier un partenariat avec l'Iran? Parce que lui aussi, la République islamique d'Iran, chiite, est directement menacée par le djihadisme violent sunnite. Donc, malgré nos différends, est ce qu'il ne serait pas souhaitable et légitime de nouer un partenariat avec la République islamique pour lutter contre Daesh ? Je vais vous expliquer pourquoi à mon sens c'est une illusion.

D'abord, un petit coup de projecteurs sur la région du Golfe...

Pour moi la meilleure analogie, c'est celle de la guerre froide. Une guerre froide régionale, une guerre froide qui oppose deux pôles de puissance : l'un c'est la République islamique d'Iran, l'autre c'est l'Arabie saoudite. Compétition entre deux modèles de gouvernement, bien sûr, mais compétition d'abord de puissance avec une paranoïa des deux côtés. Des alliances régionales, comme au temps de la guerre froide, avec des alliés pas toujours fiables d'ailleurs, des alliés parfois problématiques. Des guerres par procuration, l'Arabie saoudite a le sentiment, à tort ou à raison, qu'au Yémen aujourd'hui elle fait la guerre par procuration contre l'Iran. Mais aussi - et c'est là que l'analogie avec la guerre froide s'arrête - une dimension religieuse. (Et puis parfois même, on voit dans certains forums, en Arabie-Saoudite ou en Iran, une dimension presque raciste, il y'a aujourd'hui de part et d'autres une dimension presque raciale, presque raciste, dans la manière dont les deux rives du Golfe se font face.) Ça c'est pour la toile de fond cette toile de fond qui est aussi bien évidemment celle du combat contre Daech.

Alors l'illusion, elle existe depuis longtemps, depuis une dizaine d'années, on la voyait déjà sous l'administration Bush, même si elle n'avait pas beaucoup de succès dans l'administration, mais elle a été au cœur de la démarche de l'administration Obama au Moyen Orient. L'illusion consistait à dire la chose suivante : il faut régler le différend sur le programme nucléaire iranien, il faut mettre ça derrière nous pour pouvoir passer aux choses sérieuses, c'est à dire établir un partenariat avec Téhéran pour lutter contre Daesh. Cela a été le pari de la Maison blanche, je dis la Maison blanche parce que tout le monde n'a pas été convaincu par la pertinence du pari à Washington, y compris dans l'administration notamment au pentagone. En tout cas à la Maison blanche et au Département d'État on y croyait dur comme fer.

Certains, au contraire, en Europe, dont certaines personnes assises à cette table, avaient des doutes. Le gouvernement français avait également des doutes, et je dois dire que ceux qui avaient des doutes ont eu raison. Autrement dit, l'idée selon laquelle l'accord nucléaire allait créer un climat de détente entre les occidentaux et Téhéran, l'idée selon laquelle cet accord nucléaire allait permettre de libérer la voie pour un partenariat destiné à lutter contre Daech et l'extrémisme sunnite, et l'idée aussi selon laquelle l'accord nucléaire ouvrirait la voie à une modération du régime iranien dans laquelle les pragmatiques, comme on les appelle - moi je préfère le terme de pragmatique à celui de modéré - les pragmatiques tels que le président Rohani prendraient le dessus sur les « principalistes » comme on dit dans le jargon du pouvoir iranien, en tout cas sur les durs.

Et bien, double échec : Il n'y a pas eu modération ou changement de voie à l'extérieur, il n'y a pas eu non plus modération et changement de voie à l'intérieur. Mais finalement cette tentation, cette séduction de l'Alliance avec Téhéran, je constate qu'elle est persistante en Europe. (Comme d'ailleurs la tentation, la séduction de l'alliance avec la Russie qui pose d'autres problèmes, qui relève d'une autre problématique. Les sirènes de la République islamique et les sirènes du Kremlin sont parfois les mêmes, c'est d'ailleurs par totalement par hasard.)

Pourquoi ça ne marche pas

Le problème c'est le suivant, et c'est pour ça que ça marche pas : avec la République islamique d'Iran on a des intérêts fondamentalement divergents en Syrie. Bien sûr que l'Iran est intéressé à lutter contre Daech, ça c'est vrai, mais en Syrie l'objectif premier et majeur du régime de la République islamique c'est de sauver son seul grand allié étatique : le régime de Bachar Al Assad. C'est ça l'objectif premier. On a un régime iranien dont la priorité majeure c'est d'abord de sauver Bachar et ensuite de lutter contre Daech. Et ce n'est pas par hasard que pour la Russie c'est exactement la même chose. Il faut savoir que la première priorité de la Russie c'est de sauver le régime, la seconde priorité c'est de lutter contre Daech. Avec des problématiques géostratégiques qui ne sont pas l'une sans rappeler l'autre, y compris l'accès à la méditerranée etc.

Alors ce qui s'est passé au printemps dernier, c'est qu'il y a eu un appel au secours du régime de Bachar Al Assad. Ça s'est passé dès le mois de mai. Au printemps le régime est en grande difficulté militaire, il lance un double appel au secours à la fois à Moscou et à Téhéran. Les deux pays ont répondu présent, se sont impliqués bien davantage pour l'Iran, et se sont impliqués directement militairement pour la Russie, ce qui n'était pas le cas avant le mois de septembre. Ça c'est un premier problème : on n'a pas les mêmes objectifs.

Le deuxième problème, il faut quand remonter un peu, dans les dix dernières années on dit souvent que Daech c'est la faute des américains, s'il n'y avait pas eu l'invasion en Irak.... Moi je pense que l'invasion en Irak était effectivement une erreur, son occupation a été très mal gérée, mais de dire que c'était absolument inévitable, je pense que ça n'est pas vrai. Autrement dit, s'il n'y avait pas eu la politique sectaire du gouvernement Maliki en Irak, plus que sectaire, ultra sectaire : de discrimination, de répressions des sunnites qui étaient au pouvoir sous Saddam Hussein. Et si cette politique - et là j'en reviens à l'Iran - n'avait pas été soutenue pleinement, encouragée voire financée par la République islamique, alors la formidable montée en puissance de Daech, qui est en partie une réaction contre ces discriminations, n'aurait pas eu lieu. En tout cas pas dans les mêmes circonstances et pas avec ce côté fulgurant qui a surpris tout le monde au printemps 2014.

La matrice de Daech c'est Al Qaeda en Irak, mais c'est une matrice qui a été inséminée par le parti Baath, par les cadres du parti Baath qui ont été évincés du pouvoir et marginalisés surtout par le gouvernement Maliki soutenu par l'Iran. Donc aujourd'hui l'Iran bien sûr se bat contre Daech, c'est indéniable, mais l'Iran c'est le pompier pyromane, le pyromane qui voudrait maintenant faire le pompier ! Donc je trouve que c'est un deuxième problème quand on essaye de réfléchir à cette problématique de qui sont nos alliés et qui sont nos adversaires dans la région. Même si le Moyen-Orient est compliqué et que l'ennemi de mon ennemi n'est pas forcément mon ami, et que l'ennemi de mon ami n'est pas forcément mon ennemi.....etc. vous pouvez renverser et ça marche dans tous les sens. Vous pouvez renverser les formules, dans tous les cas au Moyen-Orient tout est faux et tout est vrai en même temps.

Des intérêts stratégiques opposés

Alors éventuellement ce qu'on peut avoir c'est sur le terrain, comme ça se passe déjà pour les forces américaines : un semblant de coordination. Quant à la fois l'Iran et les occidentaux sont intéressés par un objectif particulier en Irak pour lutter contre Daech, on peut avoir une coordination. Ça se passe via Bagdad, pas une coordination directe mais une coordination tactique. De même, je lisais dans un hebdomadaire français la semaine dernière, qu'il y aurait certains échanges de renseignements (parait-il, je ne sais pas si c'est vrai) entre Téhéran et Paris à propos de Daech. Si c'est vrai je peux vous garantir que ça ne va pas très loin, parce que je ne crois pas l'administration française ait une grande confiance dans le renseignement iranien. Mais en revanche cette idée qu'on peut avoir, qu'il faut avoir, une véritable alliance stratégique avec l'Iran pour lutter contre Daech, c'est un peu la même problématique qu'une alliance avec la Syrie et la Russie derrière, on peut avoir des intérêts tactiques communs, on ne peut pas être des allies avec des pays qui non seulement ont des intérêts stratégiques qui sont opposés des nôtres, et surtout en ce qui concerne la République islamique, ont eu un rôle majeur dans la catastrophe géopolitique que nous vivons aujourd'hui sur l'espace syro-irakien.

Pour terminer, je voudrais juste dire quelques mots sur ce que ça veut dire tout ça pour le régime iranien. Moi je crois que - bien sûr l'Iran est depuis quasiment les origines un problème, un risque et une menace pour les intérêts français - mais je crois qu'il ne faut pas non plus en faire un pays dont l'ascendant est inévitable dans la région. Je crois au contraire que ce régime va souffrir des prises de position qu'il a prise depuis le début de la crise syrienne, à force de s'investir de plus en plus militairement en Syrie. C'est un pays qui perd du crédit dans le monde Sunnite, qui a perdu de ses soutiens par exemple le Soudan, vis à vis du Hamas... Même en Irak, le régime dominé encore par les chiites trouve que l'Iran prend un peu trop de place dans le pays... Et puis militairement, ça ne se passe pas très bien pour les iraniens, qui sont de plus en plus impliqués en Syrie, avec le Hezbollah et la Russie, ce sont les principales forces combattantes. Dans un scénario un peu pessimiste pour la République islamiste, ça pourrait être une sorte d'Afghanistan à l'envers finalement pour l'Iran.