Soulèvement de la soif: Où va l’Iran ?

Par Nader Nouri

Les manifestations en Iran s'étendent à Téhéran avec des slogans contre Ali Khamenei, le «guide suprême ». Dans la capitale des manifestants défilent et chantent : "Khamenei, honte à toi ! Lâche le pays !"

Sur fond de la faillite économique quasi-totale et perte de toute légitimité politique, la question se pose : où va le régime du guide suprême religieux ?

Le contexte : une situation qui se dégrade

Des manifestations déclenchées par une crise de l'eau ont lieu en Iran depuis le 15 juillet. La sécheresse est venue aggraver les conséquences d'une gestion calamiteuse de l'eau dans cette province fertile. Les barrages irrationnels

et des détournements de l'eau de ses rivières vers des régions sèche du centre de l'Iran, par des trusts des gardiens de la révolution visant des profits sectaires au détriment de la population, sont tenus pour causes de cette situation.

C'est pourquoi les manifestations qui étaient initialement concentrées dans la province du Khouzestan, dans le sud-ouest du pays, riche en pétrole, dont la population arabophone se plaint depuis longtemps de la discrimination dont ils sont victimes. Mais les manifestations dont les slogans visent désormais la plus haute autorité du régime, ainsi que le nouveau président Ebrahim Raïssi, se sont depuis étendues à d'autres villes du Khouzestan où vit une population non arabe, ainsi qu'à d'autres provinces de l'Iran.

Des manifestations de solidarité avec le Khouzestan ont éclaté dans la région occidentale limitrophe de Lorestan. Des jeunes iraniens dans la ville d'Aligoudarz, ont scandé jeudi, 22 juillet, des slogans contre Khamenei, selon des vidéos partagées sur les médias sociaux. Une répression s'est abattue sur les manifestants faisant plusieurs morts.

Mais cela n'a pas empêché le mouvement de se propager. Samedi 24 juillet, des manifestants sont descendus dans les rues de Tabriz, le chef-lieu de la province d'Azerbaïdjan oriental (nord-ouest). Un développement important puisque cette population turcophone se solidarisait avec le reste d'Iran. Ceci est un échec flagrant de la politique d'Etat de diviser les ethnies qui composent l'Iran, afin de mieux régner.

Les vidéos publiées sur la Toile, filmées dans le Khouzestan, témoignent d'une répression féroce de la part de la police et des forces antiémeute, qui ont tiré à balles réelles sur la foule.

Amnesty International avait déclaré vendredi que les forces de sécurité avaient tué au moins huit manifestants et passants dans le Khouzestan. Des sources d'opposition iranienne font état d'au moins 12 morts dans l'ensemble du pays et dont les identités ont pu être établies.

Après huit jours de silence et de toute évidence secoué par la poursuite du soulèvement malgré la répression, Khamenei a déclaré vendredi que « les manifestants ne pouvaient être blâmés » et a « appelé les responsables à faire face aux pénuries d'eau », tout en tentant de se dérober à toute responsabilité dans l'état désastreux dans lequel se trouve le pays qu'il dirige d'une main de fer depuis 32 ans. Ces propos ont accentué davantage la colère populaire dans la rue et sur les réseaux sociaux.

Ainsi, les manifestations se sont étendues à la capitale Téhéran lundi 26 et le samedi 31 juillet selon des vidéos partagées en ligne, les manifestants scandant des slogans contre le pouvoir et visent le guide Ali Khamenei en personne. "Khamenei, honte à toi ! Lâche le pays !" ou « Les mollahs doivent disparaître", scandaient les manifestants dans une vidéo, en référence aux dirigeants enturbannés du pays.

Une autre vidéo montre des manifestants scandant "mort au dictateur", un slogan régulièrement utilisé dans les manifestations anti-pouvoir en Iran contre Ali Khamenei, la plus haute autorité du régime.

Une nouvelle ère

Ces manifestations sans précédent - depuis le soulèvement de novembre 2019 qui avait été brutalement réprimées dans le sang (plus de 1500 morts selon Reuters qui cite des sources à l'intérieur de l'Etat) - surviennent quelques semaines après la désignation d'Ebrahim Raïssi comme président, au terme d'un « show » électoral orchestré par Khamenei et boycotté par une écrasante majorité des Iraniens. L'arrivée à la tête de l'exécutif d'un ancien procureur impliqué dans la plupart des opérations de répression et une multitude d'exécutions extrajudiciaires, met fin à l'illusion d'un conflit quasi-permanent entre l'aile « dure » du régime et une faction prétendument « réformatrice » qui a souvent formé le gouvernement officiel. Celle-ci montre, en outre, que la théocratie au pouvoir qui ne connait qu'une seule réponse aux revendications économiques, politiques, sociales et culturelles de la population, celle de la force brute, n'a plus la force de stopper un mouvement de contestation qui est entré dans sa troisième semaine.

Les événements qui se sont propagés les semaines précédant l'investiture de Raïssi, annoncent incontestablement l'entrée du pays dans une nouvelle ère qui se définit par l'affaiblissement irréversible de la théocratie et le renforcement du mouvement populaire pour le changement de régime, comme une condition sine quoi non de la sortie du pays d'une impasse totale.

La désignation de Raïssi loin de régler les problèmes insolubles de cette théocratie, elle l'affaiblit encore. L'ouverture d'un procès en Suède d'un des collaborateurs de Raïssi dans le massacre de 30000 prisonniers politiques en 1988, pour l'essentiel des jeunes militants des Moudjahidine du peuple (OMPI), fragilise le régime d'autant plus que les appels des ONG et des experts de l'ONU en matière des droits de l'homme se multiplient pour une enquête internationale sur le rôle du nouveau président dans ce massacre. Par ailleurs sur le plan diplomatique, l'Europe ne pourra plus poursuivre une relation normale avec un régime dont le président est un bourreau confirmé et dont le régime n'a plus d'emprise sur son peuple.

Ayant perdu tout espoir de réforme de l'intérieur, les Iraniens, la jeunesse et les femmes en tête, se tourneront naturellement vers les forces de l'opposition ayant une capacité réelle pour organiser le mouvement de résistance face à la répression et qui seront plus en mesure de fédérer les forces de changement présentes dans la société autour d'une alternative crédible portant un projet commun pour l'avenir.