Frédéric Encel : Éviter la confusion entre le peuple iranien et le régime

Frédéric Encel, Professeur à l'ESG Management School et maître de conférences à Sciences-Po

Transcription de l'intervention de Frédéric Encel, au colloque de la FEMO à la Maison de la chimie :"Le peuple iranien n'est pas le régime iranien. Je suis stupéfait jour après jour, notamment dans les milieux universitaires que je fréquente assez assidûment, de constater à quel point il y a une confusion entre le peuple iranien et le régime, qui effectivement est un régime autoritaire et dictatorial, et qui par conséquent n'est absolument pas légitime dans sa représentation du peuple dont il prétend avoir la charge.

Premier point qu'il faudrait rappeler : en 1979 il n'y a pas de plébiscite électoral. D'ailleurs il n'y a pas de plébiscite populaire global en Iran en faveur de Khomeiny. Ici tout le monde sait très bien qu'un parti comme le parti Toudeh par exemple, qui a été interdit bien évidemment par la suite, le parti communiste était extrêmement important en nombre de militants et en détermination des militants. D'autres courants politiques, d'ailleurs le plus souvent d'essence ou à vocation démocratique, étaient très importants. Mais voilà, il y a eu instrumentalisation de la religion au profit du politique. Khomeiny a joué énormément sur le social, a joué énormément l' "offre politique nouvelle", "tentez-nous, essayez-nous ! Nous sommes politiquement vierges ! Nous sommes réellement proches du peuple, nous ne sommes pas corrompus !"

Ce courant s'est imposé en réalité par la force et dans la confusion. Et la guerre de 1980, la guerre déclenchée avec l'Irak, a permis à ce régime de jouer ce que toutes les dictatures au monde jouent depuis la nuit des temps, à savoir le fait de tendre le ressort des énergies nationales en pointant le doigt sur l'ennemi et le complot extérieur. Ce n'est franchement pas nouveau ! Et depuis, il n'y a jamais eu de plébiscite, jamais avant aucun cas sur le plan démocratique qui pourrait nous faire croire aujourd'hui que le régime a été accepté de près ou de loin par la population iranienne.

Deuxième point, beaucoup plus contemporain, concerne l'Irak. Là-bas les Américains ont fait très concrètement n'importent quoi en 2003. Et bien évidemment, ça s'est retourné en faveur de l'Iran. Ce fut une divine surprise pour le régime de Téhéran, qui au fond n'a même pas eu à intervenir, puisse que les Américains ont fait le travail. En déstabilisant l'Irak et la région de façon générale, on a permis à l'Iran de jouer ce qui était évident. C'est-à-dire là encore, une majorité chiite en Irak. Je reprécise : mon propos n'est pas que le problème est le chiisme. Le problème c'est l'instrumentalisation qu'en fait l'Iran qui se veut "l'État-religion, l'État-protection" d'une confession dans son ensemble. Ce qui est d'ailleurs contesté par beaucoup d'Irakiens. Aujourd'hui le pouvoir en Irak est effectivement inféodé à Téhéran. Mais tous les chiites Irakiens ne sont pas sur la ligne voulue par Téhéran. Nous avons une véritable manipulation en Irak.

J'aborde mon troisième point, qui concerne la Syrie : on a de plus en plus de bruits, qui ne sont plus seulement des rumeurs maintenant, mais d'authentiques faits qui étayent cette réalité assez classique chez les dictatures. Là aussi on est sur du cynisme bien compris : l'ennemi de mon ennemi est en général plutôt mon ami ! Le fameux «Daeche» (EIIL), cette organisation islamiste radicale qui joue aujourd'hui un jeu tout à fait dangereux mais réel face à Assad, est en réalité manipulée par Téhéran et Assad. L'ennemi de mon ennemi est mon ami. C'est-à-dire que l'opposition - soit démocratique, soit nationaliste - à Bachar El-Assad trouvent aujourd'hui derrière elle des terroristes extraordinairement violents qui gênent considérablement cette opposition syrienne. Parce que, du coup, on la met dans le même sac que les islamistes radicaux et on retrouve derrière l'Iran qui souhaite par ce biais soutenir Bachar El-Assad.

Ce dernier, qui non seulement est un criminel de guerre mais un criminel contre l'humanité - il faudra bien un jour d'ailleurs qu'il réponde de ses actes - aujourd'hui l'Iran ne peut pas faire comme si c'était un état rationnel et modéré dans sa géopolitique et dans ses relations internationales moyen-orientale en soutenant Bachar El-Assad. Nous sommes au bout de bientôt trois ans de répression extrêmement dure qui s'est par la suite muée en guerre civile et en guerre tout court. Nous sommes sur 150 000 morts. En trois ans au Proche-Orient on a là à faire à quelque chose de pratiquement sans précédent. Avec usage d'armement prohibé et un soutien systématique, à la fois sur le plan diplomatique, sur le plan économique et sur le plan militaire, de l'Iran.

Quatrième point : le Hezbollah dont la branche militaire a été qualifiée de terroristes par les Européens, le Hezbollah qui a été créé par la république islamique d'Iran, là encore en jouant sur la rancœur sociale et identitaire des chiites du sud Liban, une rancœur que l'on peut parfaitement comprendre. Le Hezbollah a joué sur le social, c'est un grand classique, ce sont les extrémistes qui savent le mieux jouer sur le social... Tout à l'heure on a évoqué Munich, durant les froids hivers berlinois de 29-30-31, qui est-ce qui faisait du social?... Donc c'est quelque chose qui est très fondamental. Aujourd'hui le Hezbollah, émanation et création de la république islamique d'Iran en 1982 et 83, a perpétré un certain nombre de coups de force. A la fois contre la France, on s'en souvient très cruellement, contre des cibles civiles juives en Argentine notamment en juillet 1994. Et ce même Hezbollah aujourd'hui soutien corps et âme, le régime de Bachar El-Assad. Et ça c'est quelque chose qu'on ne peut pas dégager d'un revers de main. L'Iran a soutenu d'autres groupes terroristes, qui d'ailleurs n'étaient pas forcément chiite, le GIA n'est pas des chiite. Donc on joue la déstabilisation de façon pratiquement permanente.

Je voudrais conclure avec les trois points : je dis souvent attention au régime aux abois. J'ai eu l'occasion de le dire assez récemment dans l'une des tables rondes qui portait sur cette thématique : un régime aux abois et dangereux. Or le régime iranien est aux abois. Et c'est la raison pour laquelle il a été contraint d'aller aborder les Occidentaux pour tenter de faire lever les sanctions. D'où, notre surveillance, Occidentaux et Français en particulier, doit être extrêmement pointue. Un régime aux abois joue très systématiquement la politique du pire. Il s'agit de déstabiliser autour, pour mieux pouvoir se maintenir au pouvoir.

Deuxième point conclusif : le prosélytisme extrêmement actif. Cela était dit, le problème n'est pas le chiisme, il faut bien comprendre que du côté de la république islamique d'Iran, nous avons un prosélytisme extrêmement actif vis-à-vis des minorités chiites qu'on essaie de fédérer dans la région.

Tellement d'observateurs font la confusion entre le régime iranien et le peuple iranien qu'on ne peut plus, je crois, 35 ans après, laissez-passer. Pour des raisons qu'on a vues tout à l'heure, des raisons liées à la légitimité inexistante de ce pouvoir vis-à-vis du peuple, mais également vis-à-vis des gouvernements. Aujourd'hui on a l'impression qu'il y a un nouveau régime au pouvoir, pourquoi ? Parce qu'il y a un nouveau président ! Et c'est soit de la méconnaissance, soit de la naïveté, soit de la mauvaise fois, il y a les trois possibilités, pour considérer que le régime a changé. Non ! L'infrastructure à la fois idéologique, religieuse, militaire, policière du régime iranien depuis 1979 n'a pas varié. Sans doute que pour des raisons tactiques ou stratégiques l'actuel président a été choisi par Khamenei. Ce qui est certain c'est que nous avons un nouveau gouvernement qui ne dispose pas des prérogatives essentielles, tandis que c'est le chef du régime d'Ali Khamenei qui en dispose. C'est me semble-t-il quelque chose d'extrêmement important. Parce que si on n'arrive pas à convaincre à l'extérieur de ces enceintes, il faut absolument distinguer les deux, je pense que nous ferons œuvre extrêmement négative vis-à-vis du peuple iranien dont la volonté de liberté, dont le niveau de conscience politique, dont le niveau de technicité est incomparable par rapport à ce qu'il y a en face."

Le 11 février 2014