Irak : évaluation de la menace

Par Wesley Martin, Colonel (à la retraite) Ancien officier supérieur de la protection antiterroriste pour toutes les forces de la coalition en Irak

Au cours de mon mandat en tant qu'officier supérieur du contre-terroriste et de la force de protection de toutes les forces de Coalition en Irak, j'avais identifié six groupes de menace de base contre nous : les terroristes nationaux, les terroristes internationaux (Al-Qaïda et autres), des éléments de l'ancien régime (Saddamistes), les extrémistes religieux, les criminels et les tribus.

Il a été reconnu que certains individus et organisations relevaient de plus d'un groupe de menace. La manière dont chacun opérait déterminait sa classification. Les tactiques et les objectifs de chaque groupe différaient à des degrés divers. Même au sein des groupes, des différences ont été identifiées. Les actions de terroristes nationaux sunnites et chiites étaient différentes. Une fois ces jalons posés, ont pouvait évaluer à quelles menaces on s'attendait pour les missions de la coalition d'alors et à venir. À son tour, des mesures défensives pourraient être élaborées. Il y avait une mise en garde supplémentaire. Au cours des opérations Iraqi Freedom 1 et 2, toute mesure défensive prise ne pouvait rester en vigueur que 90 jours. Un an plus tard, cette fenêtre s'était refermée à quatorze jours. Durant ces périodes, nous avons constaté que nos adversaires s'étaient adaptés avec de nouvelles façons d'attaquer. Nous devions constamment identifier et caractériser l'évolution des faiblesses et pousser des fenêtres défensives efficaces pour augmenter leur période de validité.

Au moment où le général Petraeus a terminé sa mission en 2010, les impacts de tous les groupes avaient été réduits. Ce n'était pas seulement à cause du « surge » des forces et de la manière dont le général Petraeus les avait utilisées, mais tout aussi important était sa construction sur la stratégie militaire américaine de communauté et de renseignements. Dans le nord et l'ouest, les succès avec les tribus sunnites ont permis à la population locale de se débarrasser d'éléments terroristes.

Malheureusement, le travail de toutes les forces de la coalition et des Irakiens dévoués de toutes les religions a été sapé. Les élucubrations du Premier ministre Nouri Maliki ont permis à chacun de ces groupes de menace de se renforcer. Sur les six groupes de menaces identifiées précédemment, Maliki a été l'agent le plus agressif et le plus puissant dans le domaine criminel. Peu des centaines de milliards de dollars injectés en Irak par les Etats-Unis ont eu un impact positif sur la population. Non content de sa part de l'argent du beurre, Nouri Maliki a mis en place une organisation criminelle beaucoup plus avide, corrompue et brutale qu'Al Capone n'aurait jamais pu espérer le faire. Pour Capone, le massacre de la Saint-Valentin a été le summum de sa brutalité. Pour Nouri Maliki, les meurtres de masse, les mandats d'arrêts et les arrestations injustifiés, la torture et les prisons surpeuplées et insalubres sont devenus des instruments de routine de son pouvoir.

Pendant des années, Maliki a commis des génocides contre la population sunnite. Toute personne s'opposant à lui risque d'être assassinée, déclarée terroriste ou accusée à tort d'infraction et arrêtée. Le Vice-président Tariq al-Hashemi en est l'exemple le plus classique. Au cours de ma mission d'officier supérieur des opérations de la Force opérationnelle 134 (opérations de détention) j'ai personnellement travaillé avec le Vice-président al-Hashemi et nous avons partagé un égal dévouement à arrêter escadrons de la mort de capturer et de tuer les Irakiens qui venaient juste d'être libérés des centres de détention des Américains. Le Vice-président al-Hashemi ne se souciait pas de savoir si les victimes potentielles étaient chiites ou sunnites. Il était déterminé à faire tout son possible pour arrêter toutes les tueries. Indépendamment des opérations américaines, il travaillait aussi à dénoncer les prisons illégales et secrètes de Maliki. Pourtant, immédiatement après le départ d'Irak des forces américaines, Nouri Maliki a déclaré que Tariq organisait des escadrons de la mort et a appelé à l'arrestation du Vice-président. Al-Hashemi a évité le simulacre de procès et vit maintenant en exil en Turquie.

Que ce soit sur une base individuelle ou communautaire, le mode opératoire de Maliki est toujours le même. Chaque fois qu'il a rencontré une résistance ou craint la révélation de ses crimes, Nouri Maliki a qualifié ceux qui s'opposent à lui de terroristes et de menaces contre l'Irak. J'étais dans l'auditorium l'année dernière lors de sa présentation à Washington. À chaque fois, il a fait porter la responsabilité des problèmes de l'Irak sur Al-Qaïda. Ce n'était pas Al-Qaïda, mais ses forces qui ont récemment largué des barils d'explosifs sur l'hôpital de Falloujah tuant des enfants et un médecin.

Peu importe ce que Nouri Maliki a fait à ses compatriotes, il a eu le soutien sans faille de deux gouvernements : les Etats-Unis et l'Iran. Alors que les médias grand public américains étaient endormis pendant que tout ceci se passait, le Département d'Etat américain opérait une campagne de désinformation en soutien à Maliki. Le cas le plus flagrant est la tuerie de 52 opposants iraniens coincés au camp d'Achraf. Entièrement couvert par des images vidéo tournées par les survivants du massacre, et même sur des appareils d'enregistrement non révélées par les forces d'assaut, la "Division dorée" d'élite de Maliki a traversé deux lignes de sécurité des forces irakiennes et, à la vue des miradors tenus par des soldats irakiens, s'est déplacée dans le camp en tuant des gens. Immédiatement après le massacre, et plus tard au cours de leurs témoignages au Congrès, les responsables du Département d'Etat ont affirmé qu' « il n'existe aucune preuve que le gouvernement irakien ait été impliqué dans le massacre d'Achraf ».

Les élections nationales de 2010 ont fait gagner aux partisans de l'ancien Premier ministre par intérim Iyad Allawi la majorité des sièges du parlement. De par la Constitution irakienne, c'était à lui que revenait la responsabilité de former le gouvernement. Le Département d'Etat américain a soutenu Maliki pour empêcher que cela se fasse alors même qu'Allawi prônait un Irak unifié et s'opposait aux discriminations. Maliki est resté au pouvoir. La corruption et le génocide ont continué. En 2014, le gouvernement américain et celui d'Iran ont soutenu un troisième mandat de Premier ministre de Maliki, alors qu'il est strictement interdit par la Constitution irakienne.

Pour assurer l'élection a en sa faveur, juste avant le scrutin, Maliki a ordonné d'ouvrir le barrage de Falloujah et d'en libérer les eaux, provoquant des évacuations massives de communautés sunnites. Ses multiples attaques militaires contre les communautés sunnites ont fait fuir de nombreux électeurs potentiels au Kurdistan. A beaucoup de ceux qui sont revenus, on a dit qu'ils n'avaient pas d'endroit où voter. Les militaires ont été appelés à voter un jour plus tôt sous l'observation directe de leurs commandants. Les urnes pour les autres communautés ont soudain disparu. Même avant la fin du dépouillement du scrutin, le président Obama a téléphoné au Premier ministre Maliki pour le féliciter de sa victoire.

En dépit de ce que Maliki et l'administration Obama affirment, la majorité des combattants dans le nord et l'ouest de l'Irak ne sont pas des extrémistes religieux ou, dans ce cas, de l'EIIL. Les éléments sont clairement là, mais des statistiques valables ne soutiennent pas les allégations comme quoi toutes ces communautés tombent sous le coup de l'EIIL. Les communautés et les tribus se sont révoltées contre la corruption et les génocides de Nouri Maliki. Les gouvernements et les médias occidentaux ont affirmé que le slogan de l'EIIL « nous avons un compte à régler» visait l'exécution de Saddam. Ce n'est pas le cas. Cela concerne les atrocités commises contre la population sunnite par le gouvernement de Nouri Maliki.

Ce qui se passe actuellement, c'est que l'entrée de terroristes internationaux a attiré l'appui des habitants des provinces du Nord et de l'Ouest - la base de la population sunnite. Cependant, la colère de l'EIIL ne se tourne pas uniquement contre les chiites, mais aussi les sunnites qui ont collaboré avec les Américains dans les années passées, et le gouvernement irakien. La colère va aussi contre ceux qui ne partagent pas les positions extrémistes islamistes et qui essayent de minimiser l'influence de l'EIIL dans la région et dans l'esprit des autres Irakiens. Les chefs tribaux et communautaires sunnites modérés et les anciens sont dans une situation difficile et face à la menace de voir leurs populations anéanties par deux parties, l'EIIL et le gouvernement irakien.

Le général Petraeus, et au fil des ans, de nombreux autres commandants à tous les niveaux, ont fait un excellent travail en développant la paix avec les chefs tribaux sunnites. A présent le président Obama parle de larguer des bombes sur les mêmes personnes et les communautés qui ont accepté cette paix. Si cela se fait, alors les États-Unis auront détruit ce qui leur reste de légitimité auprès du peuple irakien. Cela détruira aussi toute leur crédibilité dans tout le Moyen-Orient. L'administration Obama voudra peut-être fermer les yeux sur les atrocités de Nouri Maliki ; cependant, les habitants du Moyen-Orient les connaissent bien. Des bombes américaines sur les communautés irakiennes seront un cri de ralliement plus fort contre les Etats-Unis que les atrocités d'Abou Ghraib n'auront jamais pu le faire.

Le régime de Maliki est une menace beaucoup plus grande que le gouvernement des États-Unis ne semble le comprendre. Actuellement, Maliki est en train d'armer les civils et les milices pour défendre Bagdad et le sud chiite. Cela nous ramène à des groupes de menaces décrits au début de cette évaluation. Maliki est maintenant en train d'armer tout le monde. Sa propre armée a prouvé un manque total de discipline où des milliers de soldats ont fui devant quelques centaines d'adversaires à Mossoul, Kirkouk et Tikrit. Maliki crée à présent des foules armées. Ce n'est qu'une question de temps avant que ces foules ne lancent une campagne de génocide. La guerre civile en Irak a déjà commencé. Si des mesures appropriées ne sont pas prises immédiatement, il ne faudra pas longtemps avant qu'un règne de la terreur commence. Extrémistes religieux et criminels lanceront des raids sur les communautés pour des meurtres de masse.

Ce règne de la terreur ne sera pas seulement entre les chiites et les sunnites. Les tribus et les éléments criminels se battront entre eux également. Les éléments de l'ancien régime entreront dans la lutte. Un fait majeur concernant les foules violentes c'est qu'elles peuvent se tourner vers n'importe quelle direction. L'an dernier, les cadavres se sont accumulés et la colère des parents chiites a grandi en voyant leurs fils qui servaient dans l'armée revenir dans des cercueils. Maliki n'a plus le soutien de la population chiite, comme ce fut le cas autrefois. Même Moqtada al-Sadr a déclaré que son Armée du Mahdi protégerait uniquement les sanctuaires et les villes saintes. Moqtada n'a rien dit à propos de la protection de l'actuel gouvernement irakien ou de son ancien allié, Nouri Maliki. À l'heure actuelle, Moqtada déplace des éléments de l'armée du Mahdi au nord de Bagdad. L'Irak a toujours eu un très mauvais programme de départ pour les dirigeants précédents. Comme pour la monarchie et la République avant lui, Maliki risque beaucoup d'être traîné dans la rue et exécuté en public.

S'il continue à échapper à tout contrôle, ce bouleversement ne s'arrêtera pas en Irak. Grâce à l'armée de Maliki, l'EIIL est beaucoup mieux armé et manœuvre plus que jamais. Beaucoup de ces armes et de véhicules retourneront en Syrie. Sous la direction de Massoud Barzani, le Kurdistan sera défendu efficacement. Même les peshmergas kurdes ont reçu une manne d'équipements qui leur sera très utile à l'avenir. Contrairement à l'armée de Maliki, les peshmergas ne fuiront pas devant le danger.

Il existe une solution potentielle et la paix peut encore être conclue, mais pas tant que le Premier ministre Nouri Maliki ne s'engagera pas à respecter la Constitution irakienne, à accepter la limite obligatoire de deux mandats, et à se retirer du gouvernement. Cela comprend d'abandonner ses postes de ministre de la Défense et de ministre de l'Intérieur. Ce sera difficile parce que Maliki sait qu'une fois qu'il aura abandonné le contrôle du gouvernement irakien, il sera poursuivi en justice et accusé de crimes contre l'humanité. Un mandat a été délivré contre depuis plusieurs années par la justice espagnole. Maliki sait que s'il est jugé dans son propre pays, il sera déclaré coupable et subira le même sort que Saddam Hussein.

Qu'il abandonne le pouvoir, ou qu'il soit traîné dans les rues comme sous la monarchie, une nouvelle coalition au pouvoir doit être immédiatement formée. Cela aussi ne sera pas facile parce que le gouvernement iranien souhaite maintenir une marionnette à Bagdad. Les sunnites n'accepteront aucun choix de Téhéran, et ils ne doivent pas le faire. Si cela se fait, le génocide reprendra simplement là où Maliki l'aura laissé.

Les chefs tribaux et communautaires sunnites ont encore les moyens de se débarrasser des extrémistes religieux internationaux, de reprendre le contrôle de leurs propres combattants nationaux et membres de leurs tribus, et de tenir les criminels responsables. Le temps et le manque de mesures appropriées travaillent contre eux. Les deux travaillent également contre l'ensemble du Moyen-Orient. Ce qui se passe ou ne se réussira pas à se produire au cours des prochaines semaines aura bientôt aussi un impact sur la Jordanie et Israël.

Nota : Nouri Maliki doit quitter le pouvoir volontairement ou il en sera chassé. Un gouvernement modéré doit être installé. Les chefs tribaux sunnites et les dirigeants communautaires doivent être soutenus et leur peuple libéré de la menace de génocide - et non pas bombardé par l'armée américaine comme le président Obama le suggère.

Rédigé le 29 juin 2014

Par Wesley Martin, Colonel (à la retraite) Ancien officier supérieur de la protection antiterroriste pour toutes les forces de la coalition en Irak