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Guerre contre l’Iran : une rupture stratégique majeure ou le début d’un nouvel équilibre instable ?

3 mar. 2026

Par Maceo Ouitona et Franck Radjai

Depuis le 28 février 2026, le Moyen-Orient est entré dans une phase de confrontation ouverte d'une intensité sans précédent. L'offensive conjointe des États-Unis et d'Israël contre l'Iran, suivie d'une riposte massive de Téhéran visant plusieurs États de la région, a transformé une rivalité ancienne en guerre systémique. L'élimination du Guide suprême Ali Khamenei, figure centrale du régime depuis plus de trois décennies, et l'émergence d'un nouveau leadership consacrent un tournant historique. Mais au-delà du choc immédiat, cette guerre pose une question centrale : assiste-t-on à l'effondrement progressif de la République islamique ou à sa transformation sous contrainte ?

Un événement fondateur : l'élimination du Guide suprême dans un contexte de guerre ouverte

L'annonce a fait l'effet d'un choc. Le 28 février 2026, au lendemain des premières frappes américaines et israéliennes sur le territoire iranien, la mort de Ali Khamenei a été confirmée par plusieurs sources. Selon les informations disponibles, le Guide suprême aurait été touché lors d'une série de bombardements visant des centres de commandement et des infrastructures liées aux Gardiens de la révolution (pasdaran).

Pour la première fois depuis la Révolution iranienne de 1979, le cœur du pouvoir iranien est directement frappé. Et avec lui, l'architecture politique du régime.

L'offensive lancée fin février ne surgit pas de nulle part. Elle s'inscrit dans une montée progressive des tensions entre Téhéran, Washington et Tel-Aviv. Depuis des années, les confrontations se multiplient : frappes indirectes, guerre de l'ombre, attaques via des alliés régionaux. Mais cette fois, un seuil a été franchi. En ciblant directement le territoire iranien, les États-Unis et Israël ont assumé un changement de posture : passer d'une stratégie de pression à une logique de confrontation ouverte.

Reste une réalité souvent mal comprise : la République islamique ne repose pas sur un fonctionnement démocratique classique. Les élections existent, mais elles sont étroitement encadrées. Le Conseil des gardiens filtre les candidatures, écarte les profils jugés incompatibles avec la ligne du régime et verrouille de fait toute alternance réelle. Le pouvoir s'organise autour d'un noyau idéologique et sécuritaire, bien plus que d'une logique de représentation.

Dans ce système, le Guide suprême n'est pas un simple arbitre. Il joue un rôle de clé de voûte du système et, à ce titre, il incarne l'équilibre entre les différentes forces du régime. Sa disparition ne crée donc pas seulement un vide politique : elle ouvre une phase d'incertitude, où les rapports de force internes deviennent déterminants.

La nomination de son fils, Mojtaba Khamenei, à la tête du système s'inscrit dans cette logique d'urgence. Elle vise à éviter un effondrement immédiat, mais soulève aussi une contradiction majeure. Le régime né de la chute du Shah adopte, sous pression, des réflexes qui rappellent une forme de transmission héréditaire du pouvoir.

Dans l'ombre, d'autres acteurs avancent leurs positions. Les pasdaran, déjà au cœur de l'appareil sécuritaire, apparaissent comme les véritables arbitres de cette séquence. Leur influence pourrait encore s'étendre, au point de redéfinir l'équilibre interne du régime.

La disparition de Khamenei ne signe donc pas la fin automatique de la République islamique. Elle marque plutôt l'entrée dans une zone d'incertitude, où la guerre extérieure et les tensions internes se répondent, sans que l'issue ne soit encore lisible.

Une guerre régionale hors de contrôle : l'Iran a choisi d'élargir le champ de bataille

Au départ, l'offensive du 28 février pouvait encore être lue comme une opération de décapitation stratégique menée contre le centre du pouvoir iranien. Très vite, cette grille de lecture a volé en éclats. En quelques jours, le conflit a cessé d'être un simple face-à-face entre Israël, les États-Unis et l'Iran. Il est devenu une guerre régionale à part entière, avec des ramifications militaires, énergétiques et politiques qui débordent désormais largement les frontières iraniennes.

La logique de Téhéran est apparue presque immédiatement. Après les frappes américano-israéliennes sur son territoire et la mort d'Ali Khamenei, la République islamique n'a pas seulement cherché à répondre à Israël. Elle a voulu faire payer le prix de la guerre à l'ensemble de l'architecture sécuritaire construite par Washington dans le Golfe. Bases américaines, installations énergétiques, plateformes logistiques, couloirs maritimes, partenaires arabes des États-Unis : tout ce qui participe à la projection de puissance occidentale dans la région est désormais considéré, du point de vue iranien, comme une cible légitime.

Ce choix marque une rupture importante. Pendant longtemps, l'Iran a privilégié une stratégie indirecte, en s'appuyant sur ses relais régionaux, du Liban à l'Irak, en passant par la Syrie et certains groupes armés de la région. Cette fois, le pouvoir iranien a franchi un cap supplémentaire. Il ne s'agit plus seulement d'une guerre par procuration. Il s'agit d'une guerre de saturation régionale, pensée pour disperser l'attention adverse, alourdir le coût politique du conflit et rappeler qu'aucune victoire militaire contre l'Iran ne peut être obtenue sans ébranler l'ensemble du Moyen-Orient.

La première conséquence de cette stratégie est visible dans le Golfe. L'Arabie saoudite, les Emirats arabes unis, le Qatar, Bahreïn ou encore le Koweït ne sont plus seulement des acteurs périphériques ou des alliés prudents de Washington. Ils sont redevenus des espaces d'exposition directe. Les frappes, interceptions et alertes qui se multiplient autour de leurs aéroports, de leurs infrastructures énergétiques et de leurs bases militaires rappellent une vérité souvent sous-estimée : la sécurité de ces monarchies repose sur un équilibre fragile, suspendu à la protection américaine mais aussi à la retenue iranienne. Lorsque cette retenue disparaît, toute la façade énergétique du Golfe entre dans une zone de vulnérabilité. C'est précisément ce qui explique la nervosité extrême des marchés et la remontée brutale des cours du pétrole depuis le début de la guerre.

L'Iran joue ici une carte bien connue, mais poussée à un degré rarement atteint. Téhéran sait qu'il ne peut rivaliser frontalement avec la puissance aérienne américaine ni avec les capacités technologiques israéliennes. En revanche, il peut transformer la géographie régionale en levier de dissuasion. Le détroit d'Ormuz, les installations gazières du Golfe, les routes maritimes, les terminaux pétroliers et les bases avancées américaines constituent autant de points de pression. Quand Israël frappe au cœur de l'appareil sécuritaire iranien, Téhéran répond en menaçant l'économie politique de la région tout entière. Les menaces visant les installations saoudiennes, émiriennes et qataries, après les frappes sur le champ gazier de South Pars, montrent que la République islamique cherche désormais à imposer une équation simple : si l'Iran brûle, le Golfe ne sera pas épargné.

Mais le conflit ne se limite pas au Golfe. Le Liban est déjà entré dans une nouvelle phase de guerre. Après l'entrée en lice du Hezbollah au nom de la solidarité avec l'Iran et de la vengeance après la mort de Khamenei, Israël a intensifié ses frappes sur Beyrouth et sur le sud du pays, allant jusqu'à viser des axes de communication et des structures accusées de soutenir l'appareil financier du mouvement chiite. En quelques semaines, le bilan humain s'est envolé et les déplacements de population se comptent désormais à très grande échelle. Cette séquence confirme une constante du système régional : dès que la confrontation entre Israël et l'Iran change de niveau, le Liban redevient l'un des premiers théâtres d'absorption du choc.

Ce front libanais est central, car il révèle l'un des paradoxes de la guerre actuelle. L'Iran veut élargir le conflit pour le rendre plus coûteux à ses adversaires. Mais plus la guerre s'étend, plus ses partenaires régionaux paient eux-mêmes un prix élevé. C'est déjà visible avec le Hezbollah, confronté non seulement à la pression militaire israélienne, mais aussi à une lassitude croissante d'une partie de sa base sociale au Liban. Ce point compte énormément : l'« axe de la résistance » tire sa force de sa profondeur politique locale. Si cette base se fissure, l'utilité stratégique de ces relais reste intacte à court terme, mais leur solidité à moyen terme devient plus incertaine.

L'Irak constitue un autre point de tension majeur. Depuis des années, le pays vit dans une position intermédiaire, à la fois terrain d'influence iranienne, partenaire sécuritaire des États-Unis et espace de rivalités entre milices, État central et puissances extérieures. Dans la guerre actuelle, cette position devient presque intenable. Les bases américaines y sont exposées, les groupes armés pro-iraniens y voient un terrain de revanche, et Bagdad se retrouve une fois de plus sommé de gérer un conflit dont il n'est pas l'initiateur, mais dont il subit directement les effets. Cela renforce l'idée que l'Irak demeure, plus que jamais, le maillon poreux de l'architecture régionale. Quand l'affrontement monte entre Washington, Tel-Aviv et Téhéran, c'est toujours l'un des premiers espaces où la confrontation se démultiplie.

La Syrie, elle aussi, reste un théâtre latent. Même lorsqu'elle n'est pas le front principal, elle demeure un espace de transit, de renseignement, de frappes indirectes et de projection pour plusieurs acteurs. Dans une guerre de cette ampleur, elle retrouve mécaniquement sa fonction de zone tampon instable, où les rivalités israélo-iraniennes s'inscrivent dans une trame plus ancienne de fragmentation territoriale et d'ingérences croisées.

Il faut aussi mesurer ce que cette guerre change pour les États-Unis. Washington dispose d'une supériorité militaire écrasante, mais cette supériorité crée aussi une dépendance stratégique de ses alliés régionaux. Plus les installations américaines sont visées, plus les monarchies du Golfe exigent protection, coordination et garanties. Autrement dit, plus la guerre s'élargit, plus les États-Unis sont aspirés dans une fonction de sécurisation régionale dont ils cherchaient pourtant à réduire le coût depuis plusieurs années. C'est tout le paradoxe de cette séquence : en voulant frapper durement l'Iran, Washington risque de se retrouver de nouveau enfermé dans la gestion permanente du désordre moyen-oriental.

Israël, de son côté, poursuit une logique différente. Pour l'État hébreu, l'objectif n'est pas seulement militaire. Il s'agit de briser la profondeur stratégique iranienne, de démontrer que les sanctuaires du régime ne sont plus protégés et d'affaiblir durablement la chaîne de commandement adverse. Les assassinats ciblés de responsables iraniens de tout premier plan, au-delà même de Khamenei, témoignent d'une pénétration renseignement très profonde. Mais cette réussite tactique produit aussi un effet secondaire : plus Israël montre sa capacité à frapper au sommet du régime iranien, plus il pousse Téhéran à déplacer la guerre sur des terrains plus diffus, plus imprévisibles et plus coûteux pour tout le monde.

C'est là que réside le vrai danger. Cette guerre n'est plus seulement une séquence d'affrontements. Elle devient un mécanisme régional autonome, nourri par l'escalade elle-même. Chaque frappe crée un nouveau front potentiel. Chaque assassinat pousse à une nouvelle démonstration de force. Chaque menace contre une infrastructure énergétique introduit un risque économique mondial. Le conflit change donc de nature : il ne s'agit plus simplement de savoir qui frappe le plus fort, mais qui peut supporter le plus longtemps les effets d'une guerre sans ligne de sortie évidente.

En réalité, le Moyen-Orient est entré dans une phase où la distinction entre guerre centrale et fronts périphériques s'efface. Le Golfe, le Liban, l'Irak, les routes maritimes, les marchés de l'énergie, les bases occidentales et même les canaux diplomatiques sont désormais pris dans le même engrenage. C'est ce qui rend la situation actuelle si dangereuse. Une fois déclenchée, une telle guerre ne se contente pas de détruire des cibles. Elle recompose les hiérarchies régionales, bouscule les alliances, teste la fidélité des partenaires et redistribue les vulnérabilités.

Autrement dit, l'Iran n'a pas seulement répondu à une attaque. Il a cherché à redessiner le champ de bataille pour signifier que toute tentative de le neutraliser militairement conduirait à une déstabilisation générale du Moyen-Orient. Sur ce point, le message a été entendu. Reste à savoir si cette stratégie de régionalisation renforcera la capacité de survie du régime ou si elle précipitera, au contraire, l'isolement d'un pouvoir qui joue désormais sa survie dans une guerre aux contours de plus en plus incontrôlables.

Israël et les États-Unis : une supériorité militaire qui ne résout pas l'équation politique

Sur le plan militaire, il n'y a pas de débat. Les États-Unis et Israël disposent d'une supériorité écrasante sur l'Iran. La précision des frappes, la profondeur du renseignement et la capacité à atteindre des cibles stratégiques au cœur même du territoire iranien en témoignent. L'élimination de Ali Khamenei, ainsi que celle de plusieurs figures de premier plan de l'appareil sécuritaire, illustre un niveau de pénétration rarement observé dans un État de cette taille.

Mais cette domination tactique pose une question plus fondamentale : que faire d'une victoire militaire quand l'objectif politique reste flou ?

Pour Israël, la ligne est relativement constante depuis plusieurs décennies. Il s'agit d'empêcher l'émergence d'une menace stratégique iranienne, qu'elle soit nucléaire, militaire ou régionale. Cette doctrine, consolidée sous l'impulsion de Benjamin Netanyahu, repose sur une idée simple : frapper tôt, frapper fort, et ne jamais laisser l'adversaire atteindre un seuil critique.

Dans cette logique, la guerre actuelle apparaît comme l'aboutissement d'un processus long. Après des années de guerre de l'ombre - cyberattaques, sabotages, assassinats ciblés - Israël a franchi un cap en acceptant le principe d'une confrontation directe avec l'Iran. Le message est clair : les sanctuaires stratégiques iraniens ne sont plus hors d'atteinte.

Mais cette stratégie comporte une limite majeure. En frappant le centre du pouvoir iranien, Israël obtient des gains immédiats. Il désorganise, il perturbe, il impose un rapport de force. Pourtant, il ne contrôle pas la suite. Car l'Iran, incapable de répondre symétriquement, déplace le conflit. Il l'étend, il le diffuse, il le rend plus difficile à contenir.

Du côté américain, l'ambiguïté est encore plus marquée. Washington n'a jamais affiché officiellement une doctrine de changement de régime en Iran dans cette séquence. Pourtant, la nature même des frappes - ciblant des infrastructures stratégiques et des figures clés du pouvoir - s'en rapproche de facto.

Ce flou stratégique n'est pas anodin. Il reflète une tension profonde dans la politique américaine au Moyen-Orient. D'un côté, la volonté d'affaiblir durablement un adversaire perçu comme déstabilisateur. De l'autre, la crainte d'un scénario déjà connu : celui d'un engagement militaire qui débouche sur une instabilité prolongée, sans solution politique viable.

Les précédents irakien et afghan continuent de peser lourd. Ils ont montré qu'une supériorité militaire écrasante ne garantit ni la stabilisation d'un pays, ni la construction d'un ordre politique durable. Dans le cas iranien, les risques sont encore plus élevés. L'Iran n'est ni un État failli, ni un régime isolé sans relais. Il dispose d'une profondeur stratégique, d'un appareil étatique solide et d'un réseau d'alliances régionales qui lui permettent d'absorber le choc.

C'est là que se situe le cœur du problème. Les États-Unis et Israël peuvent affaiblir l'Iran. Ils peuvent détruire des infrastructures, neutraliser des cadres, désorganiser des chaînes de commandement. Mais ils ne disposent pas, à ce stade, d'un scénario clair pour l'après.

Qui gouverne si le régime vacille ? Quelle structure prend le relais ? Comment éviter une fragmentation du pays ?

Ces questions restent largement sans réponse.

Dans ce contexte, la guerre actuelle révèle une contradiction stratégique classique : la facilité relative de l'action militaire face à la complexité extrême de la recomposition politique. Plus les frappes sont efficaces, plus elles rapprochent d'un point de bascule… sans pour autant garantir ce qui viendra après.

Israël, de son côté, semble accepter ce risque. Sa priorité reste la neutralisation de la menace, quitte à ouvrir une période d'instabilité régionale. Les États-Unis, en revanche, apparaissent plus hésitants, pris entre la nécessité de soutenir leur allié et la volonté de ne pas s'enliser dans un nouveau cycle de conflits au Moyen-Orient.

Au final, la supériorité militaire occidentale crée une situation paradoxale. Elle permet de frapper vite et fort, mais elle ne suffit pas à structurer une sortie de crise. Et plus le conflit se prolonge, plus cette absence de vision politique devient un facteur de risque en soi.

Dans une guerre comme celle-ci, la question n'est donc pas seulement de savoir qui domine militairement. Elle est de savoir qui est capable de transformer cette domination en un ordre stable. Pour l'instant, aucun des acteurs en présence ne semble en mesure d'apporter une réponse convaincante.

Un régime sous pression : fragilité interne et réflexe de survie

Bien avant les frappes du 28 février, le régime des mollahs était déjà engagé dans une phase de fragilisation avancée. Les années récentes ont été marquées par une succession de crises internes qui ont progressivement érodé ses bases politiques et sociales.

Les mouvements de contestation, en particulier ceux qui ont suivi la mort de Mahsa Amini en 2022, puis les vagues de protestation plus récentes liées à la crise économique, ont révélé un changement profond. La contestation ne se limite plus à des revendications ponctuelles. Elle remet en cause le fonctionnement même du régime. Dans plusieurs grandes villes, les slogans ont évolué, passant de critiques ciblées à un rejet frontal de la République islamique.

La réponse des autorités a été violente et sanglante. Les données publiées par Human Rights Activists in Iran font état d'une répression d'une ampleur inédite depuis des décennies. Arrestations massives, usage généralisé de la force létale, détentions prolongées, pressions sur les familles : le régime a choisi la démonstration de force. La coupure d'Internet et le contrôle strict de l'information ont complété ce dispositif, isolant le pays et limitant la circulation des images et des témoignages.

Mais cette stratégie a un coût. En cherchant à étouffer la contestation, le pouvoir a accentué la rupture avec une partie de la population, notamment les jeunes générations urbaines. L'économie, déjà fragilisée par les sanctions internationales, n'a pas permis d'absorber ce choc. Inflation élevée, chômage en hausse, dégradation du pouvoir d'achat : le mécontentement social s'est installé dans la durée.

C'est dans ce contexte que la guerre éclate. Et loin de créer une rupture totale, elle vient s'inscrire dans une dynamique déjà à l'œuvre.

D'un côté, le conflit met en lumière des failles que le régime cherchait à contenir. Les frappes sur le territoire iranien, y compris sur des sites sensibles, ont entamé l'image d'un État capable de protéger ses centres névralgiques. Pour un pouvoir qui a longtemps construit sa légitimité sur la défense de la souveraineté nationale face aux menaces extérieures, ce point est loin d'être anodin.

De l'autre, la guerre active un mécanisme bien connu dans les régimes autoritaires : le réflexe de resserrement. Face à une agression extérieure, le pouvoir cherche à recomposer un front intérieur. Le discours change de registre. La contestation est assimilée à une trahison, les opposants à des relais de l'étranger, et la guerre devient un outil de mobilisation politique.

Ce phénomène n'est pas propre à l'Iran. Il s'observe dans de nombreux contextes. Mais dans le cas iranien, il s'appuie sur une structure sécuritaire particulièrement solide. Les pasdaran, déjà omniprésents dans l'économie et dans l'appareil d'État, jouent un rôle central dans cette phase. Ils contrôlent, encadrent, surveillent et, si nécessaire, répriment.

Ce qui se dessine, c'est donc un double mouvement difficile à lire à première vue. Le régime est fragilisé, car ses failles apparaissent plus clairement que jamais. Mais il est aussi capable de se reconfigurer, en s'appuyant sur ses instruments de contrôle.

C'est toute l'ambiguïté de la situation actuelle. La guerre ne fait pas disparaître les tensions internes. Elle les suspend, les redirige, parfois les amplifie. Elle peut retarder une crise politique, sans pour autant la résoudre.

Autrement dit, la République islamique entre dans cette guerre avec une légitimité affaiblie, mais avec des outils de survie toujours opérationnels. Et c'est précisément cette combinaison (fragilité politique et résilience sécuritaire) qui rend son évolution aussi difficile à anticiper.

Opposition iranienne : entre alternative politique, héritage contesté et recomposition incertaine

La guerre en cours offre mécaniquement une opportunité à l'opposition iranienne.

Aujourd'hui, deux figures dominent le paysage politique de l'opposition.

La première est Reza Pahlavi, héritier de Mohammad Reza Pahlavi, renversé lors de la révolution iranienne de 1979. Vivant en exil, il se présente comme un partisan d'une transition démocratique en Iran. Son discours, axé sur les libertés individuelles et la fin de la République islamique, trouve un écho auprès d'une partie de la diaspora.

Mais cette position est loin de faire consensus. Pour de nombreux observateurs, l'hypothèse d'un retour au pouvoir de l'héritier du Shah soulève d'importantes questions. La monarchie renversée en 1979 reposait elle-même sur une structure autoritaire caractérisée par la concentration du pouvoir, la répression de la dissidence et une forte dépendance à l'égard de l'appareil sécuritaire. Dans ce contexte, la figure de Reza Pahlavi a été perçue par certains analystes comme une forme de continuité historique plutôt que comme une rupture démocratique manifeste.

Au-delà de la question de son héritage, un autre obstacle persiste : son manque d'ancrage organisationnel en Iran. Sa visibilité internationale contraste avec sa capacité limitée à structurer la mobilisation intérieure. Dans un pays où l'appareil sécuritaire est omniprésent, cette faiblesse constitue un obstacle décisif.

Face à cette figure, l'Organisation des Moudjahidines du Peuple d'Iran (OMPI) apparaît comme une alternative d'une autre nature. Forte d'une longue histoire de confrontation avec le régime, elle dispose d'un appareil structuré, d'un réseau militant actif et d'une présence tant au niveau national qu'au sein de la diaspora.

Sous la direction de Maryam Radjavi, l'OMPI présente un programme politique articulé autour d'un plan en dix points. Cela inclut la séparation de la religion et de l'État, l'égalité entre les femmes et les hommes, l'abolition de la peine de mort et l'instauration d'un système politique fondé sur le suffrage universel.

Cette structure constitue un véritable atout en temps de crise. Tandis que d'autres acteurs peinent à proposer une alternative cohérente, l'OMPI offre un cadre politique clair et un projet de transition.

Certains analystes et médias pointent du doigt la fragmentation et le manque d'unité des forces d'opposition, mais une analyse plus approfondie révèle une réalité différente. La force efficace dans la lutte contre le régime des mollahs, capable d'induire un changement fondamental en Iran, est la force sur le terrain. Elle ne réside ni dans le cyberespace ni dans les programmes télévisés. Ce qui paraît dispersé et désuni, ce sont les querelles et les controverses médiatiques. Mais sur le terrain, en Iran, un réseau de milliers d'unités de résistance organisées a émergé. Cette force armée a démontré sa puissance cinq jours seulement avant l'attaque américano-israélienne : une attaque armée contre le lieu de travail de Khamenei, au cœur de Téhéran, principal centre du pouvoir. Lors de cette attaque, une centaine de moudjahidines ont été arrêtés ou tués. Les Gardiens de la révolution ont subi de lourdes pertes. Mais les mollahs ont sévèrement censuré l'opération. L'aspect le plus important de cette opération est la réapparition de l'Armée de libération nationale en Iran. Il s'agit d'un facteur décisif sur la scène politique iranienne. Car après le massacre de plusieurs milliers de jeunes hommes et d'adolescents en janvier 2026, une forte impatience s'est manifestée au sein de la jeune génération iranienne, qui aspire à un soulèvement armé organisé. L'Armée de libération nationale, qui dispose désormais d'un vaste réseau dans toutes les provinces, répond à ce profond désir.

Une autre force majeure dans l'ouest de l'Iran est constituée par les groupes kurdes iraniens. Six groupes kurdes, dont le principal et le plus important est le Parti démocratique, se sont unis au sein d'une coalition. Cette coalition agit de concert et d'unité avec l'OMPI dans la lutte contre le régime. Ces derniers mois, observateurs occidentaux et médias ont souligné que Kurdes et moudjahidines organisaient des manifestations communes dans les capitales européennes.

De ce fait, même si l'invasion militaire américano-israélienne ne peut renverser le régime, ce dernier se trouve confronté, après la guerre, à un défi de taille : l'émergence d'un soulèvement, dont le noyau est une opposition armée et organisée, et notamment l'Armée de libération nationale. Aujourd'hui, le renversement du régime n'est plus hors de portée.

Conclusion : une guerre qui redéfinit les règles du jeu, sans garantir l'issue

La guerre déclenchée fin février 2026 ne se limite pas à une séquence militaire de plus dans un Moyen-Orient déjà fragmenté. Elle constitue une rupture stratégique majeure, dont les effets dépasseront largement le sort immédiat de la République islamique.

L'élimination de Ali Khamenei, la projection directe de la puissance américaine et israélienne sur le territoire iranien, et la riposte régionale de Téhéran marquent la fin d'un cycle. Celui d'une confrontation indirecte, contenue, où chacun testait les limites de l'autre sans franchir le seuil de la guerre ouverte.

Ce seuil est désormais franchi.

Mais contrairement à ce que certains scénarios laissent entrevoir, cette guerre ne produit pas, à ce stade, une clarification. Elle ouvre au contraire une zone d'incertitude stratégique.

Le régime iranien apparaît fragilisé, contesté, exposé. Pourtant, il conserve des capacités de résilience réelles, fondées sur un appareil sécuritaire dense et une capacité à mobiliser, même temporairement, un réflexe national face à l'agression extérieure.

Ses adversaires, eux, disposent d'un avantage militaire incontestable. Mais ils se heurtent à une limite classique : l'absence de projet politique structuré pour l'après. Or, l'histoire récente l'a montré à plusieurs reprises, notamment au Moyen-Orient, une victoire militaire sans horizon politique peut produire davantage d'instabilité qu'elle n'en résout.

Dans ce contexte, l'opposition iranienne, fort de sa visibilité et de ses ressources, s'efforce d'incarner une alternative unifiée capable de structurer une transition crédible.

C'est là que réside le véritable point de bascule.

Car cette guerre ne se joue pas uniquement sur le terrain militaire. Elle se joue dans la capacité des acteurs à transformer un rapport de force en un nouvel ordre politique. Et sur ce terrain, rien n'est encore tranché.

Le risque majeur n'est donc pas seulement celui d'une escalade. Il est celui d'un déséquilibre durable. Un Moyen-Orient où les États sont fragilisés, les conflits diffus, et les équilibres instables.

Dans une telle configuration, la chute du régime iranien - si elle devait se produire - ne garantirait en rien une stabilisation. Elle pourrait au contraire ouvrir une phase de recomposition brutale, aux conséquences difficilement maîtrisables, tant pour la région que pour les équilibres internationaux.

En définitive, cette guerre pose une question simple, mais déterminante : les acteurs engagés cherchent-ils à gagner une guerre… ou savent-ils seulement quel ordre ils veulent construire après elle ?

A ce stade, la réponse reste incertaine. Et c'est précisément cette incertitude qui fait de cette séquence l'une des plus dangereuses que le Moyen-Orient ait connues depuis des décennies.

Maceo Ouitana est journaliste et collaborateur de la FEMO

Franck Radjai, est Directeur du Recherche au CNRS et analyste à la FEMO