
Les dilemmes d’un ayatollah. Khamenei est- il en mesure de reculer ?
Par : Rasoul Asghari
Les États-Unis, soutenue sans réserve par l'Union européenne et l'ensemble des puissances occidentales, ont formulé - dans un contexte où la République islamique se trouve confrontée à une impasse globale, profonde et sans précédent - des exigences explicites comme conditions préalables à toute ouverture de négociations avec l'Iran : l'abandon de toute forme d'enrichissement nucléaire, la cessation du soutien aux groupes par procuration, et l'imposition de restrictions sévères au programme balistique.
Parallèlement, les conséquences d'un refus du régime sont explicitement formulées : un isolement international accru, des sanctions davantage paralysantes encore, et la possibilité de frappes militaires.
Dans ce contexte, une question centrale s'impose : pourquoi, malgré l'évidence d'une fragilisation profonde et visible du régime, Khamenei refuse-t-il tout recul significatif. Cette recherche n'aborde pas cette question sous l'angle du choix politique, mais sous celui de la possibilité ou de l'impossibilité structurelle. Il s'agit d'analyser les contraintes objectives qui pèsent sur le régime dans l'adoption d'une telle décision, non pas à travers un prisme idéologique ou la rhétorique officielle, mais à partir de déterminants matériels, institutionnels et économiques.
Cadre analytique : vers une impossibilité structurelle
Parmi le vaste ensemble de considérations et de variables essentielles, nous ne traiterons pas des importants effets géopolitiques ni du changement de l'équilibre des forces régionales qu'entraînerait un tel recul. Ces facteurs, bien qu'importants, nous paraissent moins décisifs que le verrouillage interne du système, la perturbation de l'équilibre du pouvoir à l'intérieur même du pouvoir et la recomposition politique et économique au sein du régime – éléments dont les conséquences seraient plus immédiates et plus graves. De même, à ce stade, nous n'aborderons pas non plus le rôle déterminant et décisif du peuple, et nous laisserons délibérément de côté cette variable fondamentale et autonome.
Cette contribution se concentre sur un facteur interne spécifique, central et structurant : le dynamisme de l'économie politique de l'oligarchie militaro-financière de la République islamique. Khamenei et les principales factions du bloc du pouvoir en ont été les architectes ; ils en sont aujourd'hui, dans un processus dialectique, à la fois les produits et les prisonniers. Ils savent pertinemment que toute action s'écartant de ses mécanismes et de sa logique interne entraînerait, à tous les niveaux du bloc dominant, des transformations stratégiques et conceptuelles difficilement assimilables - transformations susceptibles de déboucher sur un changement profond de paradigme au sein de l'appareil étatique.
Les fidèles inquiets
Les slogans anti-américains, autrefois dominants au sein du cercle restreint des fidèles du régime, ont progressivement laissé place à une multiplication de critiques internes. Les « déchus » - exclus des cercles du pouvoir et de la rente - rivalisent désormais dans l'expression de leur repentir à l'égard de politiques qu'ils ont eux-mêmes contribué à façonner. Des voix de plus en plus audibles, au cœur même du régime, appellent Khamenei à engager des négociations avec les États-Unis, à abandonner « abandonner le projet de fabrication de la bombe nucléaire », particulièrement affecté par les frappes militaires américaines de juin dernier, à « renoncer à des forces par procuration inefficaces disloquées et coûteuses », et enfin à « accepter une limitation de la portée des missiles ».
Le 30 novembre 2025, un ancien conseiller de l'Organisation de protection de l'environnement du régime déclarait, dans un entretien accordé au site d'information Jamaran, que le coût de dix missiles suffirait à améliorer la qualité du carburant national et à réduire la pollution mortelle de l'air dans les grandes villes iraniennes - pollution largement due à la combustion du mazout et à l'ajout excessif de soufre et d'additifs illégaux à l'essence.
Ce revirement discursif est nourri par des signes convergents d'un effondrement potentiel : d'un côté, l'érosion totale de la légitimité et l'absence de base sociale du régime, une économie paralysée, une inflation incontrôlée et sans précédent, un isolement international croissant [les prémices d'une solitude stratégique ?], ainsi qu'une corruption et une inefficacité structurelles englobant l'ensemble de l'appareil d'État ; de l'autre, une société explosive, prête à l'insurrection, soutenue par une alternative organisée, structurée et combative, en état d'affût permanent. À cela s'ajoute la menace d'une nouvelle guerre dévastatrice.
L'histoire récente de la République islamique fournit un précédent particulièrement instructif : lorsque Khomeiny fut contraint d'accepter la résolution 598 du Conseil de sécurité des Nations Unies et le cessez- le- feu avec l'Irak, il qualifia cette décision de boire « le calice de poison ». Mais l'idée de demander - ou même d'espérer - que Khamenei avale aujourd'hui une coupe de poison encore plus toxique : dans quelle mesure est-elle réaliste ?
La partie la plus occulte de l'économie informelle
Les mécanismes régissant les principaux domaines de confrontation entre la République islamique et l'Occident relèvent d'un secret quasi absolu et échappent même au contrôle des institutions officielles du régime. Qu'il s'agisse de la définition des objectifs, de la détermination des budgets et des sources de financement, ou encore de l'allocation des ressources, une logique d'opacité systémique prévaut. Cette opacité s'accentue particulièrement au stade des dépenses. À aucun moment, aucune instance de contrôle - pas même le Parlement de façade du régime et ses commissions spécialisées - ne dispose d'une estimation fiable des orientations politiques, des budgets, ni de la nature et de l'ampleur des activités concernées, encore moins de la capacité de les remettre en question. En d'autres termes, depuis des décennies, des ressources considérables appartenant au peuple iranien sont mobilisées sans aucun mécanisme de contrôle effectif.
Par ailleurs, en raison des sanctions des Nations unies et surtout des milliers de sanctions américaines visant des individus, des entreprises, des institutions iraniennes, ainsi que des entités étrangères soupçonnées de coopérer à ces projets, toute activité transparente, toute commande ou acquisition légale est impossible. L'ensemble de ces activités s'inscrit donc dans une économie informelle souterraine en constante expansion. Ces circuits clandestins constituent en outre l'artère vitale de la reproduction matérielle des principales factions du bloc du pouvoir. Afin d'en saisir la nature, il convient d'examiner brièvement le fonctionnement de cette économie cachée.
Nucléaire
Les coûts directs du programme nucléaire de la République islamique englobent la construction, l'équipement, le développement et la maintenance des installations nucléaires et des technologies associées, la recherche et le développement, l'achat, l'assemblage et l'amélioration des centrifugeuses, le développement du cycle du combustible, le recrutement de scientifiques et d'ingénieurs spécialisés, etc. Le volume exact des investissements directs reste opaque. Toutefois, le 11 décembre 2025, Mohammad Javad Zarif, ancien ministre des Affaires étrangères (2013–2021) et ancien vice-président stratégique de Massoud Pezeshkian (août 2024 – mars 2025), a confirmé dans un entretien à la chaîne anglophone d'Al Jazeera un montant de 500 milliards de dollars investis dans ce projet.

Sur le plan économique, ce programme figure pourtant parmi les initiatives stratégiques les plus inefficaces de l'histoire contemporaine de l'Iran. Ses activités courantes sont dépourvues de valeur industrielle significative et sa contribution à la production nationale d'électricité est estimée à environ 1 %. Néanmoins, selon les experts, la quantité d'uranium enrichi à 60 % produite dans ce cadre - du moins avant les frappes américaines et israéliennes de juin 2025 contre les principales installations nucléaires iraniennes - aurait suffi à la fabrication de plusieurs armes nucléaires.
Ce projet de grande envergure, réparti sur plusieurs sites déclarés à l'Agence internationale de l'énergie atomique et sur de nombreux sites et installations non déclarés, est classifié et placé sous le contrôle du corps des gardiens de la révolution islamique [CGRI]. Toute coopération avec ce programme étant passible de sanctions et de lourdes pénalités internationales, l'ensemble des besoins complexes et multidimensionnels de cette industrie - des machines de construction aux savoirs et matériaux nécessaires à la conception et à la fabrication de composants, notamment les centrifugeuses, en passant par les matériels et logiciels de laboratoires avancés et les systèmes informatiques - est acquis par des voies illégales et via le marché noir. Un système clandestin et multicouche, composé de milliers d'usines, d'ateliers et de sociétés écrans iraniennes et étrangères, alimente cette industrie colossale.
Missiles
Le programme balistique iranien, monopolisé par la force aérospatiale de CGRI, constitue un pilier central de la stratégie militaire du régime.

Le programme balistique de la République islamique englobe la conception, la fabrication et l'expérimentation d'armes missiles, sur lesquelles le régime mise à la fois pour ses capacités offensives et dissuasives. Les responsables de ce programme bénéficient ainsi d'une grande latitude en matière de développement, de financement et de satisfaction de besoins strictement confidentiels. Selon certaines estimations, l'Iran consacre chaque année environ trois milliards de dollars au développement et à la production de missiles balistiques, de missiles de croisière et d'autres systèmes. À titre d'exemple, le développement du missile Shahab-3 aurait à lui seul coûté près d'un milliard de dollars. D'après des experts militaires, les recherches et développements liés aux missiles hypersoniques revendiqués par le régime ont engendré des coûts nettement supérieurs à ceux des projets précédents.
Le coût de fabrication d'un missile, abstraction faite des infrastructures, des silos souterrains, des matériaux, des équipements de recherche et des investissements technologiques, est estimé entre 250 000 dollars pour les modèles les plus rudimentaires et plus de deux millions de dollars pour les plus avancés.
Parallèlement, le régime poursuit des projets militaires encore plus ambitieux. Le budget militaire officiel pour l'année iranienne en cours (21 mars 2025 – 20 mars 2026) a augmenté de 200 % par rapport à l'année précédente et atteindrait, selon certaines estimations, 23 milliards de dollars. La loi de finances alloue en outre une part substantielle des revenus pétroliers et gaziers aux forces armées : 51 % des recettes d'exportation de pétrole et de gaz du budget général sont destinées au secteur militaire - principalement au CGRI -, contre seulement 37,5 % pour l'État. Les orientations générales du septième plan de développement (2024–2029) prévoient l'allocation annuelle d'au moins 5 % du budget public aux programmes balistique et nucléaire, sous l'intitulé de « renforcement des capacités défensives ».
Soumis depuis des décennies à de sévères embargos sur les armes - incluant l'interdiction d'exporter vers l'Iran des biens à double usage civil et militaire - le pays a vu se constituer, dans ce domaine également, un réseau étendu et complexe analogue à celui qui alimente le secteur nucléaire.
Les groupes proxys
Les forces par procuration constituent l'un des instruments les plus coûteux et les plus stratégiques de la politique étrangère iranienne.
Placées sous le contrôle de la Force Qods, ces groups, actives du Moyen- Orient à l'Afrique du Nord, de la mer Rouge à l'Asie orientale, constituent l'un des aspects les plus coûteux et les plus sensibles du contentieux opposant le régime à l'Occident et aux États de la région. Elles représentent l'instrument central de la déstabilisation, de l'exportation du terrorisme et du fondamentalisme par la République islamique. la Force Qods - branche extérieure de CGRI - initialement formée à l'échelle d'une brigade durant la guerre Iran-Irak, a été élevée au rang de force autonome en 1989, à mesure que l'interventionnisme et l'exportation de la crise devenaient des piliers de la doctrine de survie du régime.

Outre des centaines d'opérations d'assassinat ciblant des opposants à l'étranger, la Force Qods a consacré, au fil des décennies, des ressources considérables au développement des capacités militaires des groupes formant ce que le régime appelle « l'axe de la résistance ». Celui- ci comprend le Hezbollah libanais, le Hamas, le Jihad islamique palestinien, le mouvement houthi au Yémen (Ansar Allah), des groupes chiites en Irak (Hachd al- Chaabi, Asaïb Ahl al- Haq, etc.), al- Shabaab en Somalie, certains groupes afghans ainsi que des organisations actives dans d'autres pays africains et arabes. Leurs armes, leur formation et leurs ressources financières sont directement fournies par la Force Qods. Le degré de soumission et l'importance stratégique de ces groupes sont naturellement proportionnels à leur dépendance vis-à-vis de ce soutien.
Ainsi, l'intervention des forces en Syrie pour réprimer le soulèvement populaire postérieur au Printemps arabe a imposé une charge financière massive au peuple iranien, estimée par des responsables officiels à plusieurs dizaines de milliards de dollars. En avril 2025, Heshmatollah Falahatpisheh, ancien président de la commission de la sécurité nationale du Parlement, évaluait la dette du régime de Bachar al- Assad envers l'Iran à 30 milliards de dollars - un montant à comparer aux recettes annuelles moyennes issues des exportations pétrolières iraniennes sur les cinq dernières années, qui n'auraient probablement pas dépassé 40 milliards de dollars.
Parmi ces groupes, le Hezbollah libanais, principal proxy du régime, a bénéficié de la part la plus importante et la plus régulière des financements. En novembre 2025, John Hurley, sous- secrétaire américain au Trésor chargé du terrorisme et du renseignement financier, déclarait à l'agence Reuters que « malgré l'ensemble des sanctions occidentales pesant sur son économie, l'Iran est parvenu cette année à transférer environ un milliard de dollars au Hezbollah ». Dans un contexte où, selon les autorités elles-mêmes, l'État ne dispose même pas des devises nécessaires à l'importation de médicaments, ce chiffre illustre la centralité de ce groupe dans les priorités du pouvoir iranien.
Au cours des quinze dernières années, les Houthis du Yémen ont également figuré parmi les principaux bénéficiaires des financements, équipements et formations fournis par le CGRI. Tous les missiles et drones qu'ils utilisent, notamment pour perturber la navigation commerciale internationale, sont soit introduits clandestinement depuis l'Iran, soit assemblés sur place à partir de pièces envoyées par le régime, sous la supervision directe d'experts du CGRI.
Le financement de ces groupes, l'approvisionnement et le transit d'armes et d'équipements militaires, l'achat de loyautés individuelles, le versement de pots-de-vin, le blanchiment d'argent, etc., ont donné naissance à de vastes réseaux souterrains s'étendant de l'Iran au reste du monde. Ces réseaux impliquent certains États, des responsables politiques corrompus, des entreprises grandes et petites, nationales et étrangères, ainsi que des organisations criminelles internationales, dotées de leurs propres structures hiérarchiques et logiques de concurrence interne.
Mécanismes de fonctionnement
Le Bureau du Guide suprême (Beit-e Rahbari), les dignitaires religieux du régime, les hauts commandements de CGRI et les institutions de sécurité occupent le sommet de cette structure tentaculaire, au sein de laquelle les fonctions et les bénéfices sont répartis en fonction de la position des individus et des réseaux dans le bloc du pouvoir. Ce système a démontré, au fil des décennies et des fluctuations, une remarquable capacité de résilience et d'adaptation aux évolutions du contexte international.
Concrètement, des milliers de sociétés écrans iraniennes et étrangères, d'intermédiaires, d'institutions financières, de contrebandiers, de réseaux mafieux, de responsables politiques corrompus, de comptes bancaires relais, d'échanges commerciaux fictifs, de factures falsifiées, d'usines et de réseaux de transit illégal participent à ces activités. Les achats sont financés par des transferts hors du système bancaire, via un réseau de bureaux de change légaux et illégaux, certaines institutions financières et des canaux diplomatiques, ou encore par des échanges en espèces transportées en valises, en lingots d'or ou en portefeuilles de cryptomonnaies.
L'acheminement des marchandises s'effectue généralement par des terminaux douaniers, des aéroports et des points d'entrée sous contrôle direct de CGRI, ou par des centaines de ports clandestins et illégaux placés sous leur autorité. Certaines cargaisons sont également livrées dans des pays voisins avant d'être introduites en Iran par voie terrestre ou maritime.
Afin d'effacer toute trace de l'origine des biens - qu'il s'agisse d'équipements, de composants ou de matières premières - chaque élément susceptible d'être jugé sensible est échangé à de multiples reprises entre différentes entités et expédié vers diverses destinations, son prix étant à chaque fois artificiellement multiplié.
Le contrôle d'une large part de ces opérations est assuré par les enfants (Aghazadeh) ou les proches de hauts responsables du régime, souvent titulaires de la nationalité d'un ou plusieurs pays occidentaux, qui ont bâti des existences luxueuses et fastueuses grâce aux ressources du peuple iranien. À titre d'exemple, le 30 juillet 2025, le département du Trésor américain a sanctionné plus de cinquante navires appartenant à Mohammad- Hossein Shamkhani, fils d'Ali Shamkhani - conseiller politique principal de Khamenei et ancien secrétaire du Conseil suprême de sécurité nationale (2013–2023). Résidant à l'étranger après avoir changé son prénom en Hector, il dirigeait un vaste réseau de transport maritime. Il avait déjà été sanctionné par l'Union européenne pour des échanges de pétrole contre des armes et pour la fourniture d'armes et de drones à la Russie.
Dynamisme vital
Une part substantielle de la puissance économique en Iran, caractéristique d'un État rentier reposant sur l'exportation du pétrole brut [et de certains de ses produits dérivés], émane directement du pouvoir politique. Autrement dit, le degré d'accès au pouvoir - entendu comme la proximité ou l'éloignement du sommet de la pyramide politico-institutionnelle - se traduit rapidement en pouvoir économique. Ce mécanisme favorise l'émergence d'une classe dotée d'une influence considérable et de revenus colossaux, structurellement loyale au régime, étroitement liée à son destin et partageant avec lui des intérêts institutionnels. Cette classe se renforce à mesure que le régime consolide son emprise et, inversement, voit ses marges de profit ainsi que son poids politique menacés lorsque celui-ci s'affaiblit.
Il est dès lors inévitable qu'au sein de cette couche sociale se développe un antagonisme irréductible autour de l'appropriation de ces activités hautement lucratives, antagonisme dont les effets débordent parfois sur la sphère politique proprement dite. En raison de liens aussi organiques avec l'appareil du pouvoir, cette couche fonctionne également comme le principal moteur et le dynamisme central de la répression.
Dans un contexte marqué, au cours des deux dernières décennies au moins, par l'érosion de l'hégémonie de Khamenei et par l'intensification corrélative des luttes de pouvoir internes au régime, l'intégration de « factions influentes aux intérêts divergents » dans ces trois secteurs occultes de l'économie informelle a également constitué une stratégie de cohésion interne et une réponse pragmatique à la crise d'hégémonie. Cette configuration confère à la faction de Khamenei - qui détient, dans une large mesure, le contrôle de la distribution des rentes et de la division interne du travail - une supériorité qualitative sur ses rivales.
Cette domination, contrairement à un pouvoir hégémonique au sens classique, repose sur des bases strictement matérielles et tangibles, et demeure par conséquent instable et sujette à des fluctuations. La cohésion du bloc au pouvoir, et la loyauté qui en découle, sont ainsi conditionnées par la pérennité de ce mécanisme de production conjointe de pouvoir et de richesse. Toute perturbation de ce système entraîne une fragilisation de cette cohésion. Si les bénéfices matériels des factions composant le bloc dominant venaient à être affectés - bénéfices qui constituent également une source essentielle de leur pouvoir réel - la construction d'un projet alternatif capable d'assurer une fonction équivalente représenterait un défi majeur.
Dans cette optique, un recul significatif de Khamenei équivaudrait à la section de certaines artères vitales des factions constitutives du bloc du pouvoir, et donc à une atteinte directe à la cohésion interne de son régime - une cohésion dont Khamenei dépend profondément et dont il ne cesse de souligner l'impérieuse nécessité.
Par ailleurs, ces factions, en tant qu'acteurs centraux des secteurs occultes de l'économie informelle, ne sauraient être réduites à de simples exécutantes des politiques élaborées ailleurs. Elles regroupent au contraire des groupes et des figures clés qui participent directement à l'élaboration des politiques publiques ou exercent une influence déterminante sur leur orientation - des politiques profondément imbriquées dans leurs intérêts propres.
Il est dès lors impossible d'ignorer leur rôle dans la prise de décisions d'une telle portée stratégique. On peut raisonnablement supposer qu'elles n'accepteraient pas sans résistance des transformations menaçant leurs intérêts institutionnels. Ces factions constituent le noyau dur de la République islamique et, à peine exagéré, en incarnent l'essence même : elles la représentent, la défendent, et leur élimination laisserait subsister bien peu de chose du régime de Khamenei.
Jouer les deux rôles
La Force Qods constitue, à cet égard, un exemple paradigmatique d'une politique qui, de Dans le cadre analytique de l'économie politique, les fonctions spécifiques des trois domaines stratégiques en jeu - nucléaire, balistique et forces supplétives - exercent une influence directe sur le champ de l'élaboration et de l'adoption des politiques stratégiques du régime. Elles agissent comme des facteurs structurants de ses orientations fondamentales. Il convient dès lors de parler d'un rapport d'interaction réciproque. Toute modification de l'activité de ces secteurs équivaut à une redéfinition du dynamisme de la prise de décision politique et amorce une série de transformations, tant microéconomiques que macroéconomiques, dans les processus d'allocation des ressources.
La constitution de groupes proxys en fournit une illustration éclairante, qui depuis l'accession au pouvoir des mollahs ont joué - aux côtés de la répression interne - le rôle d'un second pilier de la survie du régime, à savoir l'exportation de la crise et du terrorisme, a suivi une trajectoire de croissance quantitative et qualitative continue. D'un côté, ce processus a conduit à l'élargissement du réseau économique qui les alimente et à l'enrichissement des factions qui y sont liées au sein du régime ; de l'autre, la proximité avec ces réseaux est devenue un indicateur de supériorité à l'intérieur du bloc du pouvoir.
Produit de la décision stratégique, s'est elle-même érigée en instance de gouvernance. Le dispositif dirigé par Qassem Soleimani - commandant de cette force de 1998 à 2020, tué lors d'une frappe américaine à Bagdad - s'est développé graduellement, parallèlement à l'intensification des interventions régionales du régime, notamment depuis l'occupation de l'Irak par les États-Unis. Il a atteint son apogée à la faveur du Printemps arabe et de l'engagement décisif du régime dans la répression de la population syrienne. En Syrie, ce système organisait, armait, finançait, approvisionnait et commandait des dizaines de milliers de mercenaires multinationaux.
Simultanément, le poids politique des commandants et des soutiens de cette force s'est accru au sein du cercle du pouvoir et dans les instances de définition des politiques macro-stratégiques. À tel point que, selon certaines évaluations américaines, Qassem Soleimani était perçu comme le « numéro un et demi » du régime, immédiatement après Khamenei. De nombreux responsables étrangers privilégiaient ainsi des négociations directes avec lui sur les dossiers majeurs concernant l'Iran ou la région, plutôt qu'avec le président ou le ministre des Affaires étrangères.
Des révélations ultérieures ont montré que, lors de différends internes portant sur le déficit budgétaire de Téhéran, même le maire de l'époque - Mohammad-Bagher Ghalibaf, actuel président du Parlement - avait contribué, afin de satisfaire Soleimani, au financement de ses ambitions régionales, aux dépens des citoyens de Téhéran et à leur insu, à hauteur de « plusieurs centaines de millions de dollars non récupérables ». Les interventions de la Force Qods avaient ainsi conféré au régime une position telle que ses plus hauts dirigeants, y compris Khamenei, évoquaient ouvertement l'exercice d'une domination simultanée sur quatre capitales : Beyrouth, Damas, Bagdad et Sanaa.
Cependant, l'expansion et l'investissement dans les forces par procuration ont également entraîné d'autres conséquences inévitables. La « stratégie du bras long » de Khamenei - à savoir la création de groupes supplétifs entièrement soumis à son autorité hors des frontières iraniennes - a conduit à une situation où les intérêts d'une grande partie des réseaux internes au pouvoir se trouvent désormais définis à l'étranger. Les facteurs influençant la prospérité de leurs activités économiques pèsent ainsi de manière déterminante sur les orientations des politiques étrangères macro- stratégiques du régime. L'imbrication des intérêts de certains de ces acteurs influents et de ces réseaux avec les groupes de proxys va parfois si loin qu'ils agissent eux- mêmes, au sein du régime, comme défenseurs et promoteurs des politiques de ces groupes, traduisant leurs revendications en priorités étatiques.
Les architectes des politiques interventionnistes de la République islamique accueillent favorablement l'émergence de toute nouvelle crise et contribuent activement à son exacerbation, chaque crise étant perçue comme une opportunité d'intervention et de création de nouveaux circuits de profit. L'ensemble de ces dynamiques aboutit à un renforcement du militarisme dans les orientations du régime et à son inclination structurelle pour l'ingérence extérieure. Il s'agit là d'un élément clé pour comprendre la nature intrinsèquement génératrice de crises de la République islamique, un régime qui se nourrit de la guerre et du terrorisme.
Dans un système politique qui se pare d'une façade religieuse rigide, les justifications divines et idéologiques nécessaires à ces pratiques - aussi inhumaines, illégales ou immorales soient- elles - sont aisément mobilisées. Plus de quatre décennies de domination des mollahs en Iran ont démontré leur aptitude à transformer la religion en instrument économique et politique.
Enfin, cette approche analytique permet de corriger une erreur récurrente dans l'interprétation de la nature du régime, à un moment où celui- ci semble hésiter entre deux options également fatales - « la peste ou le choléra ».
Certains experts occidentaux attribuent le refus de Khamenei de toute ouverture significative vers l'Occident, ou de tout recul substantiel, à la crainte d'une défection des forces idéologiques du régime. Or, le fascisme religieux au pouvoir en Iran a depuis longtemps dépassé ce stade : celui de la perte de légitimité politique et de l'incapacité à se reproduire idéologiquement. L'ampleur des soulèvements de ces dernières années à l'échelle nationale et la nature évidente des demandes du peuple a définitivement invalidé le mythe d'une base populaire du régime. Lors des débats de l'élection présidentielle de 2024, l'un des candidats a d'ailleurs estimé cette base sociale à environ quatre pour cent - une fraction de la population dont la majorité bénéficie directement ou indirectement du pillage des ressources nationales ou tire ses moyens de subsistance de sa participation à la répression.
Khamenei incarne ainsi un régime qu'il entraîne derrière lui tout en étant lui- même entraîné par lui. Dans cette dialectique, l'acceptation des conditions occidentales et un recul stratégique pourraient certes, en atténuant les pressions politiques et économiques, éloigner la perspective d'un effondrement immédiat. Mais une telle inflexion équivaudrait à couper l'alimentation d'un système dont le fonctionnement repose précisément sur ces mécanismes. Khamenei sait que l'effondrement décisif surviendrait non pas par l'abandon de slogans idéologiques usés - dont les propagateurs eux- mêmes connaissent l'inanité - mais par la paralysie du dynamisme vital du régime, c'est- à- dire par la fermeture des circuits de prédation et l'arrêt du pillage systématique des ressources du peuple iranien.
Rasoul Asghari, journaliste iranien en exil, ancien Rédacteur en chef des nouvelles politiques du Journal iranien Sarmayeh (le Capital), est collaborateur de la FEMO
