fr

Modernisation économique et souveraineté populaire : une analyse critique du programme « Rise Iran » dans la perspective d'une transition démocratique en Iran

3/13/2026

Modernisation économique et souveraineté populaire : une analyse critique du programme « Rise Iran » dans la perspective d'une transition démocratique en Iran

Sarah Pugliese, rédactrice pour FEMO

Le décès de l'ayatollah Ali Khamenei, le 28 février, sur fond de tensions militaires croissantes impliquant les États-Unis, Israël et plusieurs acteurs régionaux, marque un tournant historique pour la République islamique d'Iran. Pendant plus de trente ans, le Guide suprême a incarné l'architecture idéologique et institutionnelle du régime. Sa mort ne se limite pas à un simple changement de direction ; elle ouvre une période de profonde incertitude politique, susceptible de redéfinir les rapports de force internes et les équilibres régionaux.

Dans ce contexte inédit, la question de la transition iranienne n'est plus une projection théorique, mais une hypothèse stratégique concrète. Plusieurs projets politiques se disputent désormais la définition de l'« après ». Parmi eux, le programme promu par Reza Pahlavi met l'accent sur une reconstruction économique ambitieuse fondée sur l'économie de marché, la discipline monétaire, la restitution des biens au peuple et la réintégration de l'Iran dans l'économie mondiale. Présentée comme un « Projet de prospérité pour l'Iran », cette initiative promet une croissance rapide, une baisse significative du chômage et une modernisation technologique accélérée.

Cependant, dans un contexte de restructuration géopolitique et de vide du pouvoir, l'enjeu central ne peut être uniquement économique. Une transition durable repose avant tout sur la légitimité démocratique, la souveraineté populaire et

l'existence d'une organisation politique capable d'incarner la volonté du peuple iranien. La modernisation économique peut-elle précéder la structuration démocratique ? Un programme élaboré principalement de l'extérieur du pays peut-il constituer le fondement d'un régime véritablement représentatif ?

C'est ce que nous tenterons d'analyser dans cet article.

Introduction :

I. Une doctrine économiquement cohérente mais conditionnelle

Le programme « Rise Iran » s'inscrit clairement dans une tradition institutionnelle libérale. Il repose sur l'idée que la prospérité nationale découle de la liberté économique, de la sécurité juridique des droits de propriété et de la discipline macroéconomique.

Dans un pays où l'économie est largement contrôlée par des fondations religieuses et des entités parapubliques liées à des structures de pouvoir militarisées, la proposition de restituer les actifs semi-gouvernementaux « au peuple » constitue une rupture avec les principes. Cela implique une privatisation massive ou une redistribution supervisée visant à démanteler les rentes institutionnalisées. En théorie, une telle mesure pourrait promouvoir la concurrence, accroître la productivité et stimuler l'investissement privé.

L'indépendance d'une banque centrale apparaît également comme un élément clé du plan. L'Iran souffre d'une inflation chronique alimentée par des déficits budgétaires et un financement monétaire structurel. Une autorité monétaire indépendante pourrait restaurer la crédibilité du système financier, stabiliser la monnaie nationale et attirer des capitaux.

La réintégration de l'Iran dans les réseaux financiers internationaux constitue l'autre pilier du projet. L'accès aux systèmes bancaires mondiaux, la normalisation des transactions et l'ouverture aux investissements directs étrangers sont présentés comme des leviers pour accélérer la croissance et réduire le chômage. La promesse d'une augmentation significative du PIB repose implicitement sur la levée des sanctions et un retour rapide des flux financiers internationaux.

L'accent mis sur la participation des femmes au marché du travail

et sur le capital humain témoigne également d'une compréhension des dynamiques de développement modernes. L'Iran dispose d'une population très instruite, dont une part importante demeure sous-employée. Supprimer les obstacles structurels à la participation des femmes pourrait engendrer un effet multiplicateur considérable.

Ainsi, d'un point de vue doctrinal, le programme est indéniablement cohérent. Il identifie des dysfonctionnements réels et propose des solutions conformes aux normes internationales de gouvernance économique.

Toutefois, cette cohérence repose sur des conditions préalables essentielles : la stabilité politique, la levée des sanctions, la transformation institutionnelle et le démantèlement des réseaux économiques liés au pouvoir en place. Sans ces conditions, l'architecture proposée demeure théorique.

Par ailleurs, la promesse d'un taux de croissance pouvant atteindre 10 % est l'un des aspects les plus spectaculaires de ce programme. Un tel chiffre suggère une phase d'expansion comparable à celles observées dans certaines économies émergentes lors de périodes de rattrapage rapide ou à la suite d'un choc positif majeur, tel qu'une levée massive des sanctions ou une ouverture soudaine aux capitaux internationaux.

Cependant, une croissance à deux chiffres dépend de conditions macroéconomiques strictes. Elle requiert non seulement la levée complète des sanctions, mais aussi une stabilité politique immédiate, un afflux massif d'investissements directs étrangers, une restructuration rapide du système bancaire et une capacité administrative efficace pour absorber ces flux financiers sans provoquer de déséquilibres.

Or, les transitions post-autoritaires sont historiquement marquées par une phase d'incertitude institutionnelle. Les investisseurs internationaux attendent généralement une consolidation juridique et politique avant d'engager des capitaux importants. Une forte croissance pourrait être possible à court terme grâce à un effet de rattrapage suite à la levée des sanctions, mais son maintien à long terme exigerait des réformes structurelles profondes et une gouvernance stable. La baisse rapide du chômage pose un problème similaire. Le marché du travail iranien souffre d'une inadéquation entre la formation académique et la structure productive, d'une forte dépendance aux secteurs sous sanctions et d'une économie informelle importante. La création massive d'emplois requiert un environnement entrepreneurial stable, une réforme du droit du travail et un cadre réglementaire clair.

Par ailleurs, l'histoire des transitions économiques montre qu'une phase initiale de restructuration peut, paradoxalement, entraîner une hausse temporaire du chômage avant stabilisation. La libéralisation et la privatisation des secteurs inefficaces conduisent souvent à des ajustements sociaux difficiles.

Ainsi, les projections d'une croissance de 10 % et d'une réduction rapide du chômage semblent conditionnées par une combinaison de facteurs politiques, institutionnels et géopolitiques, dont la réalisation simultanée demeure incertaine.

Cette observation ne vise pas à remettre en cause le potentiel de croissance de l'Iran, pays doté de ressources énergétiques considérables et d'un capital humain qualifié, mais à souligner que la prospérité économique repose sur une dynamique politique maîtrisée et des institutions démocratiques solides. Sans légitimité interne et sans cadre institutionnel stable, les promesses macroéconomiques risquent davantage de relever de la rhétorique motivationnelle que de se traduire par des projections réalistes.

II. Absence d'ancrage organisationnel interne : un déficit de légitimité démocratique

La transition d'un régime autoritaire à un système démocratique ne se limite pas à la mise en œuvre de réformes économiques. Elle requiert l'existence d'une force politique organisée, capable de représenter, de coordonner et de canaliser la volonté populaire au sein du pays.

L'un des aspects les plus problématiques de ce programme réside dans son caractère essentiellement exogène. Il s'agit d'une vision élaborée principalement hors du territoire iranien et conçue pour être mise en œuvre après un changement de régime. Or, l'histoire des transitions politiques montre que les processus durables reposent sur des structures internes capables d'articuler la mobilisation populaire.

Des exemples de transitions réussies en Europe centrale et en Amérique latine démontrent que la démocratisation a été soutenue par des organisations structurées, dotées de réseaux internes, d'une base militante et d'une capacité de négociation. La souveraineté populaire ne se décrète pas ; elle se construit par le biais d'institutions et de mouvements organisés.

Aussi détaillé soit-il, un programme économique ne saurait se substituer à une représentation politique structurée. L'absence d'une organisation interne clairement identifiée, capable de mener à bien ce projet en Iran, soulève donc une question fondamentale de légitimité. Une transition reposant essentiellement sur une figure en exil, sans mécanisme institutionnel clair de consultation et de représentation populaire, risque d'apparaître déconnectée des dynamiques sociales internes.

La démocratie exige non seulement des élections libres, mais aussi un pluralisme institutionnel et une capacité organisationnelle à défendre les intérêts des citoyens. Sans ces éléments, la modernisation économique pourrait précéder, voire court-circuiter, la démocratisation politique. De plus, cette

dimension devient d'autant plus cruciale dans un contexte post-Khamenei, marqué par une lutte interne pour le pouvoir. Une transition politique crédible nécessiterait une représentation structurée capable d'éviter un vide institutionnel ou la mainmise de nouveaux centres de pouvoir sur le processus.

III. Modernisation économique et transformation démocratique : un risque de dissociation

Le décès du Guide suprême survient dans un contexte de profonde instabilité régionale. Les tensions impliquant les États-Unis, Israël et la rivalité avec l'Arabie saoudite redessinent les alliances stratégiques et accroissent la pression sur l'Iran. Dans ce contexte, la promesse d'une modernisation rapide fondée sur la levée des sanctions dépend de facteurs géopolitiques largement extérieurs au seul programme économique. La reconnaissance internationale d'une nouvelle direction iranienne dépendra de sa crédibilité démocratique et de sa capacité à stabiliser le pays. Le discours du « modernisme » promu par le programme « Debout Iran » met en avant des symboles forts : hôpitaux ultramodernes, infrastructures futuristes, intégration bancaire mondiale et investissements massifs dans les technologies émergentes. Cette rhétorique vise à projeter l'image d'un Iran réintégré, prospère et innovant. Or, l'histoire contemporaine montre que modernisation économique et démocratisation politique ne sont pas nécessairement corrélées. Un État peut atteindre de hautes performances économiques tout en conservant des structures politiques centralisées.

Une véritable transformation démocratique implique la séparation des pouvoirs, l'indépendance de la justice, la liberté d'association politique, la protection des droits fondamentaux et la transparence institutionnelle. Cependant, ce programme reste relativement vague quant aux mécanismes précis de consolidation institutionnelle.

La restitution des biens au peuple, par exemple, requiert un cadre juridique rigoureux afin d'empêcher la concentration des richesses entre les mains d'une nouvelle élite. Sans institutions démocratiques fortes, la redistribution économique risque de simplement modifier la configuration des centres de pouvoir sans en transformer la nature.

De plus, la dépendance du programme à l'égard de la levée des sanctions et de la reconnaissance internationale introduit une importante dimension externe. Une transition durable doit avant tout reposer sur une légitimité interne.

La reconnaissance internationale découle généralement d'une crédibilité démocratique préalablement établie, et non l'inverse.

Le principal risque réside donc dans le décalage entre la modernisation économique promise et la consolidation démocratique effective.

Conclusion

Le programme économique de Reza Pahlavi offre une vision ambitieuse de la modernisation, fondée sur les principes de l'économie de marché, la discipline institutionnelle et l'ouverture internationale. Sur le plan doctrinal, il est cohérent et identifie les obstacles structurels réels auxquels l'Iran est confronté.

Cependant, la question centrale demeure celle de la souveraineté populaire et de la légitimité démocratique. Une transition durable ne peut reposer uniquement sur un projet économique ; elle requiert une organisation interne structurée, capable d'incarner et de représenter la volonté du peuple iranien.

La prospérité économique, bien que légitime, ne saurait précéder ni remplacer la construction d'institutions démocratiques fortes.

En définitive, l'avenir politique de l'Iran dépendra moins de la sophistication d'un programme économique que de sa capacité à établir un régime véritablement représentatif et pluraliste, fondé sur la participation effective des citoyens.